150ème anniversaire de la parution de « l’Origine des espèces » - Evolution et émergence des sociétés humaines
S’il
est un point sur lequel la théorie de l’évolution de Darwin
continue de susciter incompréhensions et polémiques, c’est
la révolution qu’elle a provoqué dans notre vision de la
place de l’homme dans la nature en montrant la continuité de
l’émergence des sociétés humaines avec l’ensemble de
l’évolution du monde vivant, en établissant le lien entre
évolution biologique et histoire humaine.
La
question de l’origine des sociétés humaines, sa place dans
la théorie de l’évolution, est un problème fondamental pour
tous ceux qui se posent la question de comprendre la
société, son histoire, pour pouvoir agir consciemment en son
sein. Darwin a été caricaturé et attaqué parce que sa
théorie bouscule bien des préjugés, notamment ceux qui
consistent à voir dans l’homme un être à part, devant
dominer la nature. Ce sont ces préjugés qui, coupant ainsi
l’homme de sa filiation naturelle, l’empêchent de se penser
lui-même et servent de base à toutes les justifications des
hiérarchies sociales, des divisions en classes dominantes et
dominées, qu’elles s’appuient sur des dogmes religieux ou
sur une morale bien pensante.
C’est
d’ailleurs au nom de ce type de préjugés sociaux que de
soi-disant défenseurs de la théorie de l’évolution ont
prétendu retrouver dans la société capitaliste
l’aboutissement d’une loi naturelle de l’évolution reposant
sur « la loi du plus fort », ce que Darwin n’a jamais
défendu. Ce sont ces caricatures de la théorie de Darwin qui
ont pu servir de base à la justification des inégalités
sociales, du racisme, voire de conceptions eugénistes.
La
question des origines de l’homme nous ramène à la question
de ce qui distingue réellement l’homme des animaux. Les
religions trouvent un ultime rempart dans la difficulté des
hommes à penser leur vraie nature, leur continuité et leur
particularité avec le reste du monde animal. Elles ont
toujours opposé à la continuité défendue par Darwin le
préjugé d’une différence fondamentale entre l’homme de
l’animal. L’évolution du monde animal, d’accord ! Mais les
hommes restent à part ! La pensée abstraite, l’intelligence,
la « morale », bref tout ce que la religion résume dans le
terme fourre-tout d’« âme », serait l’ultime trace du petit
coup de pouce de Dieu pour faire de l’homme un être unique.
Conscient
du caractère fondamental et donc d’autant plus brûlant de la
question, Darwin l’a d’abord laissé de côté, se consacrant à
étayer sa conception matérialiste de l’évolution. Ainsi dans
« L’origine des espèces » la question n’est
qu’évoquée dans la conclusion où, parlant des perspectives
d’études qu’ouvre sa théorie, il précise qu’il s’agira de
faire « une vive lumière sur l’origine de l’homme et sur
son histoire ».
Il
attendra onze années avant de publier sur ce sujet deux
livres « La filiation de l’homme et la sélection sexuelle »
en 1871, puis en 1872 « L’expression des émotions chez
l’homme et les animaux ». Onze années employées à
accumuler de nouveaux faits, de nouvelles preuves pour
défendre « L’origine des espèces » contre ses
détracteurs, mais aussi pour passer tout le règne animal en
revue afin d’y intégrer l’homme et mettre l’émergence des
sociétés humaines en perspective avec l’évolution du monde
vivant.
Ainsi
Darwin a inscrit l’apparition de la société humaine avec ses
particularités culturelles dans la continuité de l’évolution
du monde vivant, contribuant à bouleverser la façon dont les
hommes pensent leur place dans le monde. Conscient des
remises en cause qu’impliquait son travail, il écrivait : « La
principale conclusion à laquelle je suis parvenu dans cet
ouvrage, à savoir que l’homme descend de quelque forme
d’organisation inférieure, sera, je regrette de le penser,
hautement déplaisante pour beaucoup ».
Quand de prétendus
« défenseurs » de l’évolution y voient la justification
de l’ordre social…
En
effet tellement déplaisante que les préjugés sociaux se sont
rapidement attaqué à la théorie de Darwin pour la
caricaturer et l’accommoder à leur propre « compréhension »
des origines…
Ces
déformations de la théorie de Darwin ne sont pas une simple
incompréhension d’une nouvelle théorie scientifique. Elles
font partie du combat d’idées qui a accompagné, au milieu du
XIXème siècle, la révolution industrielle et la
montée en puissance d’une nouvelle classe dominante, la
bourgeoisie. Pour les défenseurs du nouvel ordre social en
train de se mettre en place, il s’agissait d’en justifier
les fondements à la fois contre les anciennes classes
attachées à leurs privilèges, mais aussi contre ceux qui
dénonçaient le développement des inégalités sociales
accompagnant l’industrialisation capitaliste. L’idéologie de
cette nouvelle classe reposait sur un libéralisme total au
sens de laisser faire les lois du marché, les lois de la
libre concurrence, bref la loi du plus fort. D’où la remise
en cause de la morale religieuse de la classe des grands
propriétaires fonciers vivant de leur rente, mais d’où aussi
l’hostilité aux mesures sociales visant à limiter la misère
comme aux luttes ouvrières naissantes.
Herbert
Spencer, un des défenseurs les plus radicaux de ce
libéralisme, a voulu en donner un fondement philosophique
reposant sur « une loi d’évolution », applicable pour lui de
la matière jusqu’aux hommes et à la société. Et c’est sous
la forme de cet évolutionnisme de Spencer reposant sur la
lutte individuelle, sur la survie du plus apte bientôt
reformulée en « la survie du plus fort, du meilleur », que
les milieux de la bourgeoisie ont accepté l’idée
d’évolution. Une telle conception n’avait plus grand-chose à
voir avec la théorie scientifique de Darwin. Pour les
défenseurs du capitalisme de libre concurrence, peu
importaient les approximations scientifiques, ils voulaient
surtout une machine de guerre contre l’idéologie des
anciennes classes dominantes et une justification de la
domination de classe de la bourgeoisie et donc de toutes les
inégalités sociales engendrées par le capitalisme.
C’est
cette théorie philosophique de Spencer qui a très vite était
surnommé « darwinisme social » alors qu’elle était en
opposition sur bien des points avec la théorie de Darwin.
D’ailleurs, pour Darwin, les généralisations
« philosophiques » à l’emporte-pièce de Spencer étaient
totalement opposées à sa propre méthode matérialiste
reposant sur une patiente et méticuleuse étude scientifique.
Il précisait que les conclusions de Spencer ne l’avaient
jamais convaincu et que surtout cela n’avait « aucun
usage strictement scientifique ».
Spencer
ne faisait que justifier la concurrence, la loi du plus fort
régnant dans la société capitaliste, en essayant d’en faire
une loi de la nature, d’où son enthousiasme sans scrupule
pour l’idée de « sélection naturelle ». Très
cyniquement, il en tirait la conclusion qu’il ne fallait pas
chercher à limiter les inégalités sociales et donc qu’il
fallait abandonner toute forme de loi en faveur des plus
pauvres, toute forme de protection sociale.
Sous
diverses formes, de tels détournements de la théorie de
l’évolution appliquée aux sociétés humaines ont toujours
accompagné les offensives des défenseurs du libéralisme.
Ainsi, dans les années 1980, des scientifiques, à partir de
l’étude des comportements sociaux des insectes, on élaboré
une nouvelle théorie : la sociobiologie. Là aussi, en se
revendiquant de Darwin, ils s’agissait d’expliquer les
comportements individuels d’animaux sociaux à partir d’une
détermination génétique, héréditaire. Et très vite certains,
avec bien peu de rigueur scientifique, sont passés du
comportement des fourmis à ceux des hommes en société, d’où
la multiplication des découvertes fumeuses du gène de
l’homosexualité, du gène de l’agressivité, du gène de
l’intelligence… La soi-disant modernité des arguments
scientifiques ne faisant que recouvrir la même vieille
rengaine réactionnaire : si nos comportements sont
déterminés par les lois de la nature, toutes les lois de
protections sociales ne servent à rien, puisqu’elle vont à
l’encontre de l’évolution… Ces « arguments scientifiques »
arrivaient très à propos au moment où l’Etat américain
commençait à réduire de façon radicale l’aide publique pour
toute une série de programmes sociaux !
Un
autre scientifique, Galton, cousin de Darwin, s’inquiétait
quant à lui des conséquences de la solidarité sociale. Pour
lui, si dans la société humaine les individus les plus
faibles, malades, handicapés sont pris en charge, la
sélection naturelle ne s’applique plus comme elle le ferait
dans la nature. Et au lieu de s’en réjouir, il y voyait le
risque d’une dégénérescence de l’espèce humaine, préconisant
d’appliquer aux hommes une sélection artificielle pour
rétablir les bienfaits biologiques de la sélection
naturelle. A travers cette conception baptisée par Galton
l’eugénisme, s’exprimait avant tout la peur sociale d’un
éminent représentant de la bourgeoisie anglaise face au
développement sans précédent de la misère et de la révolte
qui accompagnaient la révolution industrielle. Galton
voulait améliorer les lignées des grands hommes car il
pensait que le « génie », et bien sûr en particulier celui
de son milieu social, était héréditaire.
L’eugénisme,
qui prône donc l’amélioration de l’espèce humaine par la
sélection, a conduit à bien des monstruosités. Dès le début
du XXème siècle des programmes de stérilisation
sont mis en place aux Etats-Unis et appliqués dans une
trentaine d’états américains jusque dans les années 50,
comme dans plusieurs pays européens. Bien sûr, l’eugénisme a
aussi servi de justification pour la politique raciste du
régime nazi en Allemagne comme pour les lois de ségrégation
aux Etats-Unis ou en Afrique du Sud.
Toutes
ces idéologies, le « darwinisme social » comme l’eugénisme,
qui prétendent reposer sur la théorie de l’évolution, n’ont
d’autre fondement que les préjugés sociaux les plus étroits
et d’autre but que la justification d’un ordre social
inégalitaire, la justification de la violence contre les
classes pauvres, contre les peuples.
Tout
cela est bien loin de la théorie de l’évolution de Darwin
auquel il fallut une forte indépendance d’esprit pour
poursuivre son œuvre et poser en termes matérialistes la
question des origines naturelles de la société humaine, de
l’émergence de l’intelligence et de la culture.
L’émergence de la société
humaine produit de l’évolution du monde vivant
C’est
avec son livre de 1871, « La filiation de l’homme et
la sélection sexuelle», que Darwin répond en s’en
démarquant aux idées de ses soi-disant « défenseurs »
Herbert Spencer ou son cousin Galton. Il y formule une
conception naturaliste, matérialiste de l’homme, en complète
continuité avec l’évolution du monde naturel.
D’abord
il montre qu’il y a une continuité physique, anatomique,
entre l’homme et les autres animaux, tant au niveau du
squelette et de l’ensemble des organes que du développement
embryonnaire, voire même des petites imperfections comme
l’appendice ou les dents de sagesse : autant de faits qui
traduisent une communauté de filiation, un ancêtre commun.
A
cette époque, nombre de naturalistes, même partisans de
l’évolution, partageaient le monde vivant en trois règnes :
le règne végétal, le règne animal et l’homme, qu’ils
maintenaient à part du fait de sa capacité à une pensée
abstraite, du fait de son organisation sociale avec ses lois
et institutions, ses religions et ses dogmes moraux…
Darwin
montre que la continuité entre le monde animal et l’être
humain s’applique tout autant aux caractéristiques physiques
qu’aux facultés mentales, morales et sociales des hommes.
L’essentiel de son livre et du suivant vise à intégrer dans
le cadre de la théorie de l’évolution l’émergence des
facultés intellectuelles de l’homme, telles que la
curiosité, l’imitation, l’attention, la mémoire,
l’imagination, la raison, l’abstraction, le langage et la
conscience, bref tout ce a permis la mise en place d’une
organisation sociale, cadre du développement de la technique
et de la culture humaine. Car pour Darwin la différence
entre l’esprit de l’homme et celui des animaux supérieurs,
comme les grands singes, aussi grande qu’elle nous paraisse,
n’est qu’une différence de degré et non de nature.
Darwin
a voulu retrouver cette continuité qui relie les animaux les
plus simples aux comportements limités aux êtres humains et
leur vie sociale élaborée car reposant sur la conscience.
Pour
cela Darwin passe en revue tout le règne animal, il
entreprend d’étudier toute la variété des comportements
animaux. Il y cherche les prémisses de comportements qui
d’abord instinctifs ont pu devenir en se développant et en
se complexifiant du fait de l’évolution, de plus en plus
conscients et élaborés jusqu’à l’émergence de l’intelligence
et de la pensée abstraite.
Il
ne s’agit certainement par pour lui de ramener les
comportements humains à des instincts animaux pour justifier
la loi du plus fort, comme le faisait Spencer, mais de
comprendre une histoire naturelle, une évolution des
comportements qui d’instinctifs, individuels et
rudimentaires, sont devenus des instincts sociaux entraînant
des comportements plus élaborés, jusqu’à la société des
hommes reposant sur des comportements sociaux conscients.
Darwin démontre ainsi comment les sentiments humains, les
principes moraux, trouvent leur fondement naturel dans
l’évolution du monde vivant, dans l’évolution des instincts
et des comportements. Darwin rejette ainsi toute forme
d’origine divine, mystique pour une prétendue âme humaine,
il porte sur l’homme un regard de naturaliste, matérialiste,
le seul qui puisse permettre d’aborder scientifiquement la
question de l’origine des sociétés humaines.
L’altruisme, fondement de la
vie sociale, un fait d’évolution et non une vertu
Cette
recherche de l’origine naturelle des comportements humains
conduit Darwin à compléter sa théorie. A côté de la
sélection naturelle, favorisant les plus aptes, un autre
type de sélection joue aussi un rôle dans l’évolution : la
sélection sexuelle.
Darwin
montre comment cette sélection sexuelle est à l’origine de
la différenciation chez les animaux entre mâle et femelle,
comment le fait que ce soient les femelles qui sélectionnent
les mâles explique la diversité des comportements sexuels,
des parades nuptiales, qui ne constituent que rarement un
avantage en termes d’adaptation immédiate à l’environnement.
Etudiant la multitude des comportements sexuels chez
l’ensemble des animaux, en passant par les insectes, les
poissons, les reptiles, les oiseaux, les mammifères, Darwin
y voit la base de l’émergence de l’altruisme qui se
manifeste d’abord par la reconnaissance de l’autre sexe,
puis par celle des petits, et enfin celle du groupe plus
large que constitue l’espèce.
C’est
l’émergence de cet altruisme qui est à la base d’instincts
sociaux plus ou moins développés chez nombre d’espèces, et
qui conduit à la mise en place de sociétés animales.
L’évolution ne fait donc pas que sélectionner les individus
les plus aptes mais aussi des comportements, des instincts,
ce qui a permis l’émergence de réponses collectives,
sociales. Et Darwin insiste sur le fait que ces instincts
sociaux, du fait qu’ils constituent un avantage pour
l’ensemble de l’espèce, sont plus durables, plus forts, que
les instincts individualistes.
L’organisation
sociale qui existe chez les animaux est donc un produit de
l’évolution. Mais la particularité de l’espèce humaine,
c’est qu’avec elle ces instincts sociaux se sont accompagnés
du développement des facultés intellectuelles, du langage,
de la pensée abstraite, et ont ainsi pu devenir la base de
la conscience sociale et du sens moral. La civilisation
humaine a émergé de l’évolution du vivant.
C’est cet aspect de la théorie de
l’évolution de Darwin, qui a longtemps été mal comprise, que
Patrick Tort a remise en lumière, dans les années 80,
parlant à son propos de « l’effet réversif de l’évolution »
qu’il résume ainsi « En termes simplifiés, la sélection
naturelle sélectionne la civilisation qui s’oppose à la
sélection naturelle » [1]. Il
souligne ainsi, ce qui n’est contradictoire qu’en
apparence : la société humaine, qui est le produit de
l’évolution du vivant reposant sur la solidarité, le travail
collectif, la culture, constitue un nouvel environnement
pour l’homme d’où ont émergé d’autres lois que la sélection
naturelle décrite par Darwin : les lois historiques
découvertes par Marx.
Darwin
a montré que la frontière illusoire entre l’homme et le
monde animal est avant tout le reflet de la difficulté de
l’homme à comprendre et accepter sa propre nature, donc à se
penser lui-même, à reconstruire sa propre histoire au sein
même du monde naturel et vivant.
Dans
la continuité du bouleversement engendré par la parution de
L’origine des espèces, il a été jusqu’au bout des
conclusions de sa théorie en montrant que l’émergence des
sociétés humaines s’inscrit pleinement dans l’évolution du
vivant, et au-delà, de l’ensemble de l’univers. L’évolution
de la matière a conduit à l’apparition de la vie qui a
évolué en suivant ses propres lois jusqu’à l’homme, avec qui
la matière prend conscience d’elle-même. Darwin a ainsi
contribué à libérer les hommes de cette difficulté à se
penser soi-même en établissant la continuité de l’évolution
de la matière, du vivant, des sociétés humaines, la
continuité entre évolution et histoire, entre nature et
culture.
Le
merveilleux du monde n’a nul besoin de mystère, il réside au
contraire dans la prodigieuse aventure de l’évolution qui
poursuit son œuvre…
Bruno Bajou
[1] Patrick Tort,
L’effet Darwin, Sélection naturelle et naissance de la
civilisation, 2008, ed. Seuil