Il y a 20 ans, le début du basculement du monde…
Il
y a vingt ans, le 9 novembre 1989, c’était la chute du Mur
de Berlin, de cette monstrueuse barrière qui séparait en
deux, en même temps que populations, familles et amis,
l’ancienne capitale allemande.
A
l’occasion de la commémoration de l’événement, les
représentants des classes dirigeantes tentent de redonner du
crédit à l’idée que le système capitaliste serait le système
de la « liberté » face au « totalitarisme communiste ».
Il
y a vingt ans en effet, la chute du Mur de Berlin, puis,
dans les trois mois qui suivirent, l’effondrement des
dictatures staliniennes dans les pays de l’Est, suscitèrent
une véritable liesse parmi les populations. Des
manifestations de masse précédèrent ou accompagnèrent ces
bouleversements au point que les media purent parler, avec
une certaine crédibilité, de révolutions pour la liberté.
Aujourd’hui,
le sens de ces événements apparaît plus clairement. Ils furent la conséquence des choix des
dirigeants de la bureaucratie soviétique, à la tête de
laquelle Gorbatchev s’était imposé 4 ans auparavant. Ils
s’inscrivent dans le processus qui a conduit à la
restauration du capitalisme en URSS par la bureaucratie
elle-même. A la fois
étape et prélude de la mondialisation capitaliste, ils
apparaissent comme le signal de la fin de la période
qu’avait ouverte la révolution russe et la grande vague
révolutionnaire qui avait ébranlé le monde capitaliste après
la première guerre mondiale.
Lors
du débat qui a réuni à Berlin, en ouverture des cérémonies
de commémoration, George Bush, Helmut Kohl et Mikhaïl
Gorbatchev, chacun d’eux a tenu à souligner le rôle
personnel qu’il avait joué à l’époque et les liens qu’ils
avaient entretenus alors, confirmant ainsi qu’à l’origine de
ces événements, il y avait, fondamentalement, une entente
entre dirigeants impérialistes et dirigeants soviétiques. Au
point que l’ancien président des Etats-Unis, Bush, s’est
senti obligé de préciser : «Néanmoins, les évènements de
1989 n'ont pas été initiés à Bonn, Moscou ou Washington,
mais dans les coeurs et les esprits de gens privés depuis
trop longtemps des droits que Dieu leur avait accordés».
Le
monde, selon Bush, serait simplement revenu à son ordre
naturel… celui de Dieu, pour ne pas parler du capitalisme.
Des
régimes anti-ouvriers, haïs de la population
Le
Mur de Berlin, les dictatures staliniennes dans les pays de
l’Est, étaient, contrairement à ce que leur dénomination de
« démocraties populaires » laissait entendre, l’expression
du caractère réactionnaire et anti-ouvrier de la
bureaucratie soviétique. Ces régimes étaient le résultat de
la guerre froide, de la rivalité entre la bureaucratie
soviétique et les dirigeants impérialistes, mais dans le
cadre de l’entente contre les peuples que les mêmes avaient
conclue à la fin de la deuxième guerre mondiale, à Yalta,
Postdam et Téhéran.
Une
peur commune des révolutions qui s’annonçaient à la fin de
la guerre avait déterminé les dirigeants des deux plus
grandes puissances impérialistes de l’époque, Churchill pour
la Grande Bretagne et Roosevelt pour les Etats-Unis, et
Staline à conclure une alliance dans le but d’assurer
l’occupation militaire et l’étouffement de toute possibilité
de révolte sur tous les territoires ennemis ou occupés par
les armées ennemies. Un partage du monde déterminé pour
l’essentiel par les rapports de forces, l’avancée des
armées, mais dont l’objectif était le même. La population
allemande fut soumise pendant plusieurs mois à des
bombardements intensifs qui transformèrent les villes en
amas de ruines, puis à la domination de 4 puissances
occupantes (URSS, Etats-Unis, Grande Bretagne, France) dont
les armées furent abreuvées d’une propagande chauvine et
revancharde visant à rendre coupable toute la population des
crimes du nazisme. Berlin qui avait été occupée par les
seules troupes soviétiques fut partagée, en raison des
accords signés à Postdam, en 4 secteurs. Les autres pays de
l’Est furent occupés par l’armée soviétique qui aida à
mettre en selle des gouvernements comprenant des
représentants des anciennes classes dirigeantes,
propriétaires fonciers, aristocrates et bourgeois, et des
régimes dictatoriaux d’avant-guerre.
Une
fois les dangers de révolution écartés dans cette partie du
monde, l’impérialisme américain voulut, dès la fin de
l’année 1947, soustraire à l’influence de l’URSS les
territoires qu’elle avait reçus en partage à Yalta, comptant
en particulier sur l’attrait du plan Marshall. En quelques
mois, Staline, à l’aide des moyens de répression les plus
féroces, imposa dans tous les pays de l’Est, sauf en
Yougoslavie où il ne put le faire, des régimes dictatoriaux
dirigés par les partis communistes, eux-mêmes soumis au
contrôle du KGB et régulièrement épurés. Toute la population
fut soumise à un régime de terreur. La bureaucratie
stalinienne n’avait pas d’autre moyen pour maintenir ces
pays dans sa zone d’influence et c’est pour les mêmes
raisons qu’elle y imposa aussi l’étatisation de l’économie
et un strict contrôle du commerce extérieur.
L’Allemagne
fut au centre de la guerre froide, puisque divisée entre le
secteurs soviétique, à l’est, qui allait devenir la RDA, et
les secteurs occidentaux, à l’ouest, qui s’unifièrent à
cette époque sous l’égide des Etats-Unis et allaient devenir
la RFA, mais aussi dans la partie occidentale de Berlin, une
enclave dans la zone d’influence soviétique. L’URSS tenta
d’abord d’isoler Berlin ouest de la RFA par un blocus, qui
dura près d’un an de juin 1948 à mai 1949, avant que les
deux Etats indépendants ne se mettent en place. Puis en
1961, face à l’impossibilité d’empêcher les exodes massifs
qui se faisaient par Berlin de l’est vers l’ouest, les
dirigeants de la RDA firent construire, à partir de la nuit
du 12 au 13 août 1961, sous surveillance militaire et
policière, cette double muraille longue de 155 kilomètres,
hérissée de miradors et de postes de gardes, qui partagea
Berlin en deux jusqu’en 1989. Plus d’un millier de personnes
aurait perdu la vie en essayant de la franchir.
Une
gestion commune pour assurer la fin de la guerre froide
Les
révoltes ou les révolutions ouvrières qui éclatèrent dans
les pays de l’Est, en particulier au moment et juste après
la mort de Staline, en Allemagne de l’Est en 53, en Pologne
et en Hongrie en 56, en Tchécoslovaquie en 68 et, à
plusieurs reprises en Pologne, indiquent à quel point ces
régimes y étaient ressentis par leurs populations comme une
oppression étrangère et sociale.
C’est
aussi ce qui explique pourquoi ils se sont effondrés aussi
rapidement. Mais s’il y eut des mobilisations populaires,
parfois importantes, à la fin de l’année 1989, ce ne sont
pas celles-ci qui furent décisives dans les bouleversements
qui s’accomplirent à cette époque. Si les révoltes ouvrières
avaient ébranlé durablement ces dictatures, comme ce fut le
cas en Pologne et même en Hongrie malgré la répression
sanglante de la révolution de 1956, nulle part on ne put
voir de véritable révolution en 1989.
Dans
son livre consacré à ces quelques mois, Kohl raconte comment
Gorbatchev, invité en juin 1989 dans la résidence d’été du
chancelier allemand, lui avait fait comprendre que l’URSS ne
s’opposerait pas à une réunification de l’Allemagne.
Le
25 septembre à Leipzig, dans l’ancienne Allemagne de l’est,
8000 personnes, en majorité des jeunes, bravèrent la
répression en osant manifester ouvertement. Ils étaient
20 000 le 2 octobre et 70 000 le 9. Mais le 7 octobre 1989,
profitant des cérémonies du 40ème anniversaire de
la RDA, Gorbatchev s’était invité à Berlin-est. «La vie se charge de punir sans
délai ceux qui prennent du retard.»,
y proclama-t-il. La phrase
qui condamnait implicitement l’hostilité du dictateur de la
RDA, Honecker, au changement, fut diffusée dans l’ensemble
du bloc soviétique. A partir de ce moment, les
manifestations furent massives dans toutes les grandes
villes d’Allemagne de l’Est et dix jours plus tard, le
dictateur est-allemand Honecker démissionnait.
Moins
de trois mois plus tard, tous les anciens régimes des pays
de l’Est avaient disparu : « révolution de velours » en
Tchécoslovaquie, le 29 novembre, « révolution » roumaine, du
21 au 25 décembre, révolution soigneusement orchestrée qui
organisa le renversement du sinistre dictateur Ceaucescu,
pour le remplacer par des dirigeants « démocratiques »,
issus de l’appareil même de l’ancien régime. Quelques mois
plus tard, le 3 octobre 1990, ce serait la réunification de
l’Allemagne.
Le
2 et 3 décembre 1989, à Malte, Bush et Gorbatchev
annonçaient d’une même voix, en même temps que la fin de la
guerre froide, leur volonté, face aux risques de
débordements populaires et d’instabilité politique que
pouvaient susciter tous ces bouleversements, d’une « transition
graduelle et maîtrisée en Europe ». Une gestion
commune, en somme, même si elle fut parfois chaotique, de la
réintégration de cette partie du monde dans le marché
impérialiste, conséquence la plus visible des
transformations qui, en URSS même, allaient conduire à la
restauration du capitalisme.
La
première vague révolutionnaire à l’échelle mondiale
étouffée par la réaction bourgeoise et bureaucratique
Vingt
ans après la chute du Mur, on peut voir clairement comment
ces bouleversements ont donné le signal d’un véritable
basculement pour la planète entière. La reconfiguration du
monde qui a commencé à s’opérer à ce moment-là est
caractérisée essentiellement par la pénétration des trusts
et de leurs Etats dans les parties du monde qui leur
échappaient jusque alors, ouvrant une nouvelle période
d’expansion de la domination capitaliste.
C’est
une démonstration à rebours de la force propulsive de la
révolution russe.
Non
seulement, pendant 70 ans, il fut impossible à
l’impérialisme mais aussi à la bureaucratie de rétablir la
propriété privée capitaliste en URSS, mais l’existence de
l’URSS, alors même qu’elle était sous le joug d’une
bureaucratie qui avait étouffé la révolution, permit aux
peuples qui s’étaient libérés de l’oppression coloniale par
leurs luttes, de garder une certaine indépendance par
rapport au marché impérialiste.
La
force de cette révolution, c’est celle que lui donnaient
l’initiative des masses, l’expropriation qu’elles firent des
classes dirigeantes, la conscience qu’elles avaient de mener
un combat international pour en finir avec l’exploitation.
Elle fut étouffée par la violence de la réaction bourgeoise
qui écrasa, avec l’aide des partis sociaux-démocrates, les
révolutions ouvrières qui éclatèrent à la suite de la
révolution russe, à la fin de la Première guerre mondiale,
en Allemagne et en Hongrie en 1919. Partout en Europe, il y
eut de grandes luttes, comme à Barcelone en 1919 ou en
Italie en 1920, mais nulle part, la classe ouvrière ne put
l’emporter ailleurs qu’en Russie.
Livrée
à elle-même et à l’arriération du pays, la révolution russe
fut étouffée par une bureaucratie dont l’existence
s’explique essentiellement par la faiblesse de la classe
ouvrière, seule à même de faire vivre une véritable
démocratie, dans un pays dont 80% de la population était
paysanne.
Mais
même après qu’elle eut réduit les masses ouvrières et
paysannes au silence, au début des années 1930, au terme de
ce qu’on pourrait appeler une véritable guerre civile à
rebours, la bureaucratie n’osa pas opérer une restauration
du système capitaliste. C’est dans le cadre des rapports
sociaux hérités de la révolution qu’elle était contrainte
d’exercer son pouvoir et ses privilèges, se sentant menacée
par l’impérialisme mais aussi et surtout par un sursaut de
la classe ouvrière qui aurait pu balayer ses privilèges de
caste usurpatrice.
C’est
pourquoi Staline et la bureaucratie jouèrent un rôle
contre-révolutionnaire à l’échelle internationale, éliminant
une génération entière de révolutionnaires, contribuant à
écraser la révolution espagnole de 1936, faisant alliance
avec l’Allemagne nazie en septembre 1939 jusqu’à ce que
Hitler, en 1941, se retourne contre l’URSS, puis aidant au
maintien de l’ordre impérialiste à la fin de la guerre, par
l’entente de Yalta.
Voilà,
à grands traits, les événements qui avaient configuré le
monde dont 1989 a annoncé la fin. La première grande vague
de révolutions ouvrières prétendant au renversement de la
bourgeoisie à l’échelle internationale, issue du
développement impétueux du mouvement ouvrier à la fin du XIXème
siècle, avait pu être jugulée sans que l’impérialisme
réussisse pour autant à rétablir sa domination sur
l’ensemble de la planète.
Le
prix à payer de cette défaite de la classe ouvrière dans les
années 1920-1930 fut le fascisme, la deuxième guerre
mondiale et l’affermissement du stalinisme, l’élimination de
toute perspective socialiste révolutionnaire et
internationaliste. A la place s’imposa dans le mouvement
ouvrier une caricature odieuse des idées communistes, le
socialisme dans un seul pays, le culte du chef et de sa
prétendue infaillibilité, le culte de l’Etat. C’est ce
drapeau qu’adoptèrent les mouvements nationalistes de la
petite bourgeoisie dans les pays pauvres.
Néanmoins,
la lutte des opprimés a continué sa marche en avant, les
peuples se sont libérés de l’odieux esclavage colonial, sans
pouvoir remettre en cause, faute des perspectives
révolutionnaires qu’auraient pu ouvrir les classes ouvrières
des pays riches, la domination impérialiste.
L’actualité
de la révolution, de la démocratie révolutionnaire
Le
basculement du monde était bien une victoire de
l’impérialisme, liée à l’épuisement du contenu progressiste
et démocratique du vieux mouvement ouvrier et des mouvements
d’émancipation dont l’essor, parallèle à la naissance de
l’impérialisme, avait abouti aux vagues révolutionnaires des
années 1917-20 et anticoloniales après la deuxième guerre
mondiale.
A
la restauration du capitalisme en URSS a correspondu
l’intégration croissante à la société bourgeoise des forces
de l’ancien mouvement ouvrier et la faillite des régimes
issus des révolutions anti-coloniales, confrontés à
l’impossibilité dans le seul cadre national de mettre un
terme au sous-développement dans lequel la domination
coloniale les avait plongés.
Mais
il n’a pas fallu longtemps pour que la propagande mensongère
des prétendus tenants de la démocratie soit démentie par la
réalité.
La
victoire de l’impérialisme, loin d’assurer la paix, s’est
traduite par le chaos des guerres dans lesquelles les
Etats-Unis ont entraîné le reste du monde pour assurer leur
hégémonie menacée, paradoxalement, à la suite de la
disparition de l’URSS, et par l’entrée en scène de nouvelles
puissances comme la Chine, l’Inde ou la Russie. L’avidité du
capital financier, nourrie par l’intensification de
l’exploitation des travailleurs mis en concurrence à
l’échelle planétaire, a conduit à une crise systémique dont
nous ne voyons à l’heure actuelle que les premiers
ravages.
Les
nouveaux maîtres du monde s’avèrent tellement incapables de
résoudre les problèmes de la sauvegarde de la planète,
qu’Angela Merkel, invitée par le Congrès américain à
l’occasion du 20ème anniversaire de la Chute du
Mur de Berlin, a choisi d’exhorter dans son discours, les
Etats-Unis à agir pour le climat.
Le
triomphe de la mondialisation capitaliste, loin d’avoir
surmonté les contradictions du système, n’a fait que les
porter à un degré d’acuité extrême, en particulier celle qui
oppose la socialisation toujours plus grande de la
production des biens et des services, de leur distribution,
à la propriété privée capitaliste, détenue par une minorité
toujours plus infime de la population.
En
ce sens ce triomphe prépare un nouveau cycle de révolutions
dans lesquelles la classe ouvrière, dont le renforcement à
l’échelle mondiale a connu un développement extraordinaire à
la faveur de la dernière grande révolution industrielle, est
appelée à jouer pleinement son rôle émancipateur et
démocratique.
Qu’on
pense aux conditions dans lesquelles s’est déroulée la
première grande vague de révolutions ouvrières de
l’histoire, l’état d’arriération des pays qui étaient les
plus modernes à cette époque, comme l’Allemagne, dont le
film « le Ruban blanc » peut donner une idée. Quoi
d’étonnant que, dans ces conditions, se soient imposés le
règne de la bureaucratie et le culte de l’Etat ?
C’était,
à l’aube du XXème siècle, une gageure, de la même
façon que le combat, deux générations plus tôt, des
communards parisiens, dont Marx disait qu’ils « étaient
montés à l’assaut du ciel ».
Aujourd’hui
forte de centaines de millions de femmes et d’hommes qui
sont au cœur des secteurs clés de toute l’économie mondiale,
qui possèdent un niveau de culture considérable par rapport
à ce qu’il était au début du XXème siècle, la
classe des salariés, « en soi » pourrait-on dire, est
potentiellement en mesure de contrôler la marche de toute
l’économie et d’en assurer l’appropriation collective,
sociale, par son auto-organisation.
Les
progrès qu’ont constitué soviets en Russie, conseils d’usine
en Allemagne, comités dans l’Espagne de 1936, sont appelés à
connaître un développement qui fera apparaître ces premières
formes d’auto-organisation comme les balbutiements de la
démocratie des grandes révolutions à venir.
Galia
Trépère