Sommet de Copenhague, lutte contre le réchauffement climatique ou sauvetage d’un système en faillite ?
Avant même que ne s’ouvre à Copenhague la conférence des Nations Unis sur les changements climatiques, tous les commentateurs prévoient qu’il n’en sortira aucun traité contraignant visant à obliger les pays industrialisés à diminuer les émissions de gaz à effet de serre responsables du réchauffement climatique. Tout au plus une déclaration politique de principe...
Ce
sommet est pourtant censé aboutir à un accord entre les
Etats sur la suite à donner au protocole de Kyoto signé en
1997, appliqué depuis 2005 et qui doit se terminer en 2012.
Et
depuis un mois, à l’approche de son ouverture, le ballet des
rencontres diplomatiques s’est accéléré. Les grandes
déclarations se sont multipliées, mais derrière les bons
sentiments, ce sont des intérêts bien concrets et plus
sordides qui sont en âpres négociations.
Autour
de Copenhague et de ses négociations en coulisses, beaucoup
d’intérêts économiques, financiers, sont en jeu. Il est
difficile de dire si la conférence aboutira à un traité, à
une simple déclaration avec la promesse d’un traité en 2010
ou à rien du tout, mais il est certain que quoi qu’il en
sorte, cela n’aura que peu de rapport avec la préoccupation
de trouver de réelles solutions face à la catastrophe
climatique annoncée par les scientifiques. Car les
dirigeants de ce monde sont incapables de trouver une
solution à la crise climatique dans le cadre d’un système
économique capitaliste en faillite qui ne connaît que le profit à court
terme. L’urgence de la crise climatique leur sert avant tout
d’argument pour tenter d’imposer, contre les peuples, des
mesures de sauvetage de leur système en crise, en espérant
s’ouvrir de nouveaux marchés, de nouvelles possibilités de
spéculer. Chaque Etat participe à la négociation avec
l’objectif général de sauver le système, mais en espérant au
passage favoriser les techniques « propres, écologiques »
de ses propres capitalistes.
Alors,
comme le diront les manifestants à Copenhague, c’est d’abord
et avant tout avec cette logique du profit, cette
logique libérale du tout marché, qu’il faudra rompre pour
imposer, face à la menace climatique, des solutions qui
n’hésitent pas à remettre en cause les intérêts des groupes
financiers qui pillent la planète, ses peuples et son
environnement.
Dans la continuité de Kyoto,
l’argument écologique sert à ouvrir de nouvelles sphères
spéculatives
Dans
la lignée du traité de Kyoto, tous les projets en discussion
s’inscrivent dans une logique de marchandisation à outrance
de la
nature. D’ailleurs,
la principale innovation de l’application du traité de Kyoto
aura été cette aberration de la mise en place d’un marché du
carbone. Ce marché du carbone, en réalité un marché du droit
à polluer, non seulement a été totalement inefficace pour
entraîner une diminution des émissions de gaz à effet de
serre mais a surtout servi, et c’était son véritable but, à
trouver de nouvelles sources d’investissement pour des
capitaux spéculatifs. D’autant que, soit disant pour en
faciliter l’application, la mise en œuvre du traité de Kyoto
s’est accompagnée d’un certain nombre de mécanismes dits de
« flexibilité », « mécanismes des permis négociables,
mécanisme de mise en œuvre conjointe, mécanisme de
développement propre », qui ont été autant de portes
ouvertes à la multiplication des montages financiers tordus.
Sans
rentrer dans les détails de tous ces montages, ces
mécanismes permettent, par exemple, à des entreprises
polluantes européennes de ne pas réellement réduire leurs
émissions. Il leur suffit pour cela
d’acheter des crédits-carbone à des entreprises qui, dans
des pays pauvres, possèdent des terres plantées de forêts.
Cela conduit de nouveaux investisseurs à acheter de vastes
territoires dans les pays pauvres au détriment des paysans
locaux pour y planter des arbres à croissance rapide comme
l’eucalyptus, entraînant au passage la ruine des écosystèmes
locaux. Cet accaparement des terres leur permet de revendre
à la fois des crédits-carbone aux pollueurs des pays riches
et, au passage, du bois. Ainsi, la protection de
l’environnement, la lutte contre la déforestation, sont en
réalité devenus des alibis commode pour expulser des
communautés agricoles et permettre la main mise des
multinationales sur des terres agricoles. En 2008, ce sont
plus de 40 milliards d’hectares de terres qui ont ainsi été
accaparées.
De même, ce
sont ces mêmes mécanismes qui ont permis à une
multinationales comme Rhodia d’investir 14 millions d’euros
afin de moderniser deux de ses usines au Brésil et en Corée
du Sud et réduire leurs émissions tout en licenciant, pour
au final empocher plus de 300 millions d’euros grâce aux
milliards de crédits-carbone octroyés pour cela par l’ONU et
que la multinationale a pu revendre à d’autres pollueurs...
qui eux-mêmes ont ainsi pu respecter, sur le papier, leurs
engagements de réduction.
A
l’arrivée, donc, bien peu de réduction réelle des émissions
de gaz, mais beaucoup de millions d’euros empochés
concrètement...
Le
marché du droit à polluer mis en place par Kyoto et tout ses
dérivés n’ont en rien permis d’avancer d’un pas vers une
solution à la menace de crise climatique, ils ont juste
permis la création d’une nouvelle sphère de spéculation
grâce à laquelle des multinationales engrangent un peu plus
de profits....
Le grand marché du
« capitalisme vert », une nouvelle arène pour la
concurrence entre les Etats
Dans
les discussions de préparation à Copenhague, chaque chef
d’Etat, à grand renfort d’arguments écologiques, n’est
jamais que le représentant de commerce de ses « capitalistes
verts ».
Sarkozy
et Lula se sont voulu les champions d’un pôle qui unirait
pays riches, pays émergents, pays pauvres, contre les deux
principales puissances émettrices de CO2, la Chine et les
Etats-Unis. Jean-Louis
Borloo, le ministre de l'écologie, s’est même fendu d’un
projet de texte baptisé « Justice-climat ». Il
promet, entre autre, une aide financière aux pays africains
qui pourront ainsi acheter les solutions « vertes » des
industriels des grandes puissances, dans la logique même qui
a toujours été celle de l’aide au développement, un pillage
impérialiste déguisé.
Car
en réalité, Sarkozy est avant tout le champion de
l’industrie du nucléaire, espérant ouvrir pour la
multinationale Areva
un gigantesque marché de centrales nucléaires à travers le
monde. Lula, de son côté, mise sur les biocarburants et les
immenses massifs forestiers amazoniens.
Quant
aux Etats-Unis et à la Chine, s’ils ont eux aussi fini par
se fendre de promesses de réduction de leurs émissions de
gaz à effet de serre, bien inférieures néanmoins aux
recommandations des scientifiques, il s’agit avant tout,
pour Obama, de faire la promotion du « charbon propre »
comme solution qu’il voudrait exporter jusqu’en Chine,
d’autant qu’il sait que les Etats-Unis disposent de
gigantesques réserves de charbon.
Derrière
les nouvelles techniques « vertes » comme les éoliennes,
l’énergie solaire, ou l’enfouissement du carbone que les uns
et les autres mettent en avant, ce n’est pas tant un débat
technique qui s’ouvre et qui pourrait être tranché par des
arguments scientifiques sur les meilleures solutions pour
sauver le climat. Il s’agit bien d’une guerre économique
derrière laquelle il y a autant de trusts, autant de groupes
financiers, autant de marchés potentiels, autant de nouveaux
profits à faire
sur le dos des peuples et de l’environnement. Et à travers
ces négociations se dévoilent sur le plus long terme les
enjeux stratégiques et économiques des grandes puissances,
en concurrence avec les nouvelles puissances émergeantes
comme la Chine ou l’Inde, pour le contrôle des sources
d’énergie de ces prochaines décennies.
Finalement,
pour les chefs d’Etats qui se réuniront à Copenhague,
l’écologie est une façade derrière laquelle se mène une
guerre économique pour les ressources, une nouvelle
concurrence généralisée pour la domination du marché mondial
de l’énergie.
En finir avec un système
capitaliste en crise...
La
crise climatique n’est qu’un aspect de la crise écologique
globale qui est elle-même, avant tout, le résultat de
l’accaparement et de la surexploitation des richesses
naturelles par une poignée de groupes financiers et des
entreprises multinationales qu’ils contrôlent, dans le seul
but de faire du profit.
C’est
pour cela que résoudre la crise climatique ne peut se
ramener à un simple débat scientifique sur les techniques
polluantes et celles qui le seraient moins. Le débat
technique est en réalité aujourd’hui parasité par le
fonctionnement même du système capitaliste. Car quelle que
soit la technique utilisée dans le cadre de ce système, elle
ne le sera que par rapport à une logique économique
marchande, en fonction de sa capacité à augmenter la
productivité du travail, à augmenter la rentabilité
financière de la production pour satisfaire les
actionnaires, dans une logique productiviste sans fin qui va
à l’encontre même de la prise en compte des données de
l’écologie.
Cette
logique productiviste est inhérente au capitalisme dans ses
périodes d’expansions, de la même façon que la crise et les
destructions qu’elle entraîne sont immanquablement la
conclusion de ces périodes d’emballement spéculatif de
l’économie. Car, fondamentalement, le capitalisme est
incapable de permettre un développement économique rationnel
et harmonieux.
La
mise en œuvre de solutions face à la crise climatique
implique une planification mondiale et démocratique de
l’économie, ce qui nécessite une réappropriation des
principaux moyens de production, de transport, d’énergie et
le contrôle de la marche de l’économie par l’ensemble de la
population. Car, pour pouvoir prendre en compte les
recommandations des scientifiques comme les besoins de la
population, encore faut-il que l’économie ne soit pas
entièrement orientée dans l’intérêt d’une minorité dont la
seul logique est le profit et la
seule devise « après moi le déluge ».
C’est
pour cela qu’il n’y a rien à attendre des décisions que les
chefs d’Etat pourraient prendre à Copenhague ou plus tard,
au gré des négociations et des rapports de forces entre
Etats, dans le cadre de la mondialisation capitaliste.
Les
solutions, elles ne pourront venir que du mouvement social,
de la mobilisation et des luttes sociales pour imposer,
contre la logique de la finance et des gouvernements à leur
service, une autre logique, celle de la satisfaction des
besoins sociaux, celle de la prise en compte de la
préservation de l’environnement. Ces solutions impliquent la
véritable démocratie, c’est-à-dire le contrôle par
l’ensemble de la population de la marche même de la société
et de son économie.
L’impuissance
des classes dirigeantes à conjurer la crise qu’elles ont
elles-mêmes provoquée, impuissance qui s’affiche sans fard à
l’occasion du sommet de Copenhague, donne toute sa force à
la critique du capitalisme et à la perspective socialiste.
Bruno Bajou