Prendre la mesure des bouleversements en cours…
"Le
grand tournant ?" titre l'édition 2010 de L'état
du monde. Les
Echos qualifient2009 d'« année de la grande
falaise… de la chute vertigineuse ». Le Nouvel
Observateur s’interroge surcette première décennie
du 21ème siècle : « Et si, depuis 2000, le
monde n’était jamais sorti de la crise ? ». L’ampleur
de la crise économique inquiète, déstabilise, oblige à
s’interroger sur l’ampleur des bouleversements en cours et
leurs conséquences.
Le
monde vit, en effet, un tournant. Vingt ans après la chute
du Mur de Berlin, puis de l’effondrement de l’URSS, il est
patent que les classes dominantes sont confrontées à une
crise politique. Elles avaient été euphoriques de 1989 à
2001, promettant la "fin de l'histoire", un avenir de
prospérité, de paix et de démocratie… Elles se retrouvent
aujourd'hui, après vingt ans d’offensive contre les
travailleurs et les peuples, face aux conséquences d'une
décennie d'échecs, une succession de bouleversements
profonds qui mettent à nu leur incapacité à régler les
désastres provoqués par leur politique.
Ces
transformations ouvrent une nouvelle période d'évolution des
consciences et d'intervention du monde du travail pour ses
droits, c'est-à-dire une nouvelle période de luttes sociales
et politiques, posant la question de la transformation
révolutionnaire de la société. Elles créent les conditions
pour qu'émergent de nouveaux partis révolutionnaires de
masse. Prendre la mesure de ces bouleversements, de leurs
implications, c’est tenter de définir le cadre nouveau dans
lequel s’inscrit notre travail, nos propres perspectives
pour contribuer à trouver les réponses politiques à la
situation.
Crises, désastres
écologiques, guerres : le capitalisme mis à nu
Le
tournant actuel est l’aboutissement de vingt ans de
libéralisme impérialiste qui a déstabilisé jusqu'aux classes
dominantes qui l'ont mis en œuvre. Le capital est dans
l’incertitude. La fuite en avant financière et militaire a
aggravé toutes les tensions et contradictions qui se nouent
depuis la chute du Mur, débouchant sur une crise économique
généralisée, et accroissant le discrédit politique dont les
dirigeants du monde ont toutes les peines à s’extraire, y
compris maintenant Obama, malgré tout ce que son élection a
suscité comme espoir et illusions. Leur fuite en avant, dans
tous les domaines, économique, militaire, écologique, n'a
fait qu'aggraver le mal, quand ils prétendaient trouver des
remèdes.
Sur
le plan économique, la crise est devenue chronique.
L'euphorie spéculative de la fin du 20ème siècle,
malgré l'alerte du krach en Asie de 1997,
a débouché sur un
premier effondrement en 2001, avec la faillite de la "bulle
internet", qui s'est généralisée au terme de la décennie
suivante en crise économique globale et mondialisée, dont
les travailleurs et les peuples paient le prix fort :
chômage, misère, malnutrition. L'intervention des États est
non seulement impuissante à inverser la tendance, mais elle
apparaît clairement comme alimentant les conditions mêmes
d'une crise permanente, en redonnant de l'argent à la
finance.
C’est
exactement la même logique qui s'applique pour la crise
environnementale, indissociable de la crise globale du
capitalisme, son expression la plus achevée. Douze ans après
les accords a minima de Kyoto (1997) sur la réduction
d’émission des gaz à effet de serre, les dirigeants de la
planète ont été incapables d’aboutir à quoi que ce soit à
Copenhague. Sur ce terrain aussi, leur intervention montre
qu'elle aggrave le mal, tant ils sont impuissants à réfréner
leur propre classe qui exploite la nature comme les
travailleurs, pour son seul profit.
Sur
le plan international, les USA triomphants de la fin de la
"guerre froide" qui s'étaient engagés dans les guerres dites
"pour la démocratie", comme la première guerre contre
l'Irak en 1991, ont enregistré une succession d'échecs, dont
les attentats du 11 septembre 2001 ont été le point de
basculement. La « guerre sans limite » et la
politique du « chaos constructeur » de Bush qui ont
suivi se sont révélées d'une logique intenable, avec
laquelle Obama prétend rompre mais pour mieux en assurer la
continuité. La nouvelle auréole du prix Nobel de la Paix
pâlit bien vite. Elle cache mal que le militarisme
américain, et avec lui les autres impérialismes, avec le
faux retrait d'Irak et la vraie fuite en avant de la "guerre
juste" en Afghanistan, restent dans la logique de la
lutte contre le terrorisme international, "la guerre des
civilisations", le fantasme de l'ennemi invisible et
omniprésent… échappant sans cesse aux plus puissants
services de renseignements. Cette décennie de crise a
exacerbé les tensions internationales. Elle rend plus
violente encore la concurrence entre nations, entre
multinationales, aggrave l'exploitation des classes
populaires, déstabilise les États qui recourent de plus en
plus à la force militaire à l'extérieur, et à des attaques
contre les droits démocratiques à l'intérieur.
Cette
instabilité mondiale croissante, combinée à
l'affaiblissement de l'hégémonie des USA, remet en cause la
légitimité de la bourgeoisie à diriger le monde, affaiblit
profondément sa capacité à faire croire que ses intérêts
sont ceux de tous et qu’il n’y a pas d’autre système
possible. Quel retournement, vingt ans après son apparent
triomphe historique contre les derniers avatars de la
dégénérescence de la révolution d'Octobre 1917 !
Inscrire notre politique dans
les bouleversements en cours
Ce
basculement fait tomber les masques et suscite la révolte
des classes populaires et de la jeunesse du monde entier.
Déjà en février 2003, la mondialisation de l'opinion s'était
manifestée contre la deuxième guerre en Irak. Elle est en
train de s'élargir à une compréhension globale contre le
système capitaliste, une nouvelle conscience qui crée les
conditions de l'émergence de nouveaux partis
révolutionnaires.
D'autant
plus que les transformations des deux dernières décennies
ont élargi les forces de la révolution. La mondialisation
est aussi celle de la classe ouvrière, en Chine, Inde,
Brésil, Iran, en Afrique… C'est aussi un élargissement aux
différentes couches du salariat menacées par la crise, à la
paysannerie des pays pauvres arrachée aux campagnes, à la
jeunesse étudiante précarisée. Les transformations des
conditions d’existence, sous les coups des crises
économiques, écologiques et politiques, sont en train de
développer les ruptures avec l’ordre et l’idéologie
bourgeois. La vie quotidienne et l’exploitation forgent une
nouvelle conscience à travers des maturations qui ne
s'observent pas pour l'instant par une montée massive et
générale des luttes, mais qui pointent quand même sur le
terrain de la lutte des classes, par une succession de
conflits pour les droits sociaux et démocratiques, depuis la Palestine
au début de la décennie avec la 2ème intifada,
jusqu'aux dernières mobilisations en Iran, Guadeloupe,
Grèce, dans les pays dominés comme dans les puissances
impérialistes elles-mêmes.
Ces
évolutions sociales et politiques sont le terreau où germent
les idées qui contestent le capitalisme, l'exigence d'une autre répartition des
richesses, le refus de payer la crise. Elles portent en
germe les questions du contrôle de la société par les
travailleurs et les classes populaires, d’un pouvoir
démocratique, d'un socialisme démocratique et
révolutionnaire, de l'internationalisme. Ces questions nous
renvoient de fait aux sources du mouvement ouvrier, quand il
osait postuler à "l'émancipation des travailleurs par
eux-mêmes".
S'inscrire
dans cette évolution, c'est aider à formuler les réponses à
la crise de la bourgeoisie qui n'arrive pas à faire croire à
la reprise, car il n'y aura pas de reprise pour les peuples.
Les contradictions du capitalisme sont devenues bien trop
profondes, entre d’un côté des capacités techniques qui
contredisent la propriété privée, une mondialisation et une
socialisation de la production jamais atteintes, et d’un
autre côté une appropriation privée plus parasitaire que
jamais, insupportable, et une internationalisation du
capital qui s’appuie sur le militarisme des états nationaux.
C'est
dans la recherche des réponses, des issues à ces
contradictions que le NPA s'inscrit, et, en son sein, les
camarades qui animent Débat révolutionnaire, pour
apporter leur contribution militante à ce processus.
Né
au sein de Lutte ouvrière au cours du tournant de l'année
1995 qui avait combiné remontée des luttes, ruptures avec la
gauche de gouvernement, et bond en avant de la gauche
révolutionnaire, notre courant s'était manifesté par sa
recherche des réponses à cette nouvelle situation,
critiquant en pratique le sectarisme de la direction de
Lutte ouvrière, son fonctionnement d'un centralisme
caricatural, son rejet du débat, qui la rendaient incapable
de se transformer pour répondre aux nouveaux besoins.
C'était l'ensemble du mouvement révolutionnaire qui était
englué dans ses divisions, son sectarisme. Nous formulions
alors la perspective de l'unité des révolutionnaires, pour
répondre aux besoins de la nouvelle période qui s'ouvrait,
politique qui aboutit à la fusion-intégration avec la LCR. Notre
projet politique était de participer à sa transformation
pour construire un nouveau parti des travailleurs, projet
qui a débouché sur la fondation du NPA.
Aujourd'hui,
le basculement du monde repose les mêmes questions mais à un
niveau supérieur, avec de nouvelles possibilités mais aussi
de nouvelles difficultés à surmonter pour enrayer le recul,
trouver des réponses pour aider la classe ouvrière à
construire son unité et son indépendance de classe. Au cours
de ses luttes, elle est confrontée à chaque étape à de
nouveaux problèmes qu’elle ne peut résoudre qu'en
s'émancipant de la politique des directions des vieilles
organisations du mouvement ouvrier, héritières du réformisme
des « trente glorieuses », qui sont autant d'obstacles à la
radicalisation de la lutte des classes. Il s'agit pour nous
d'aider à formuler des réponses sur le terrain des luttes
sociales et politiques en les reliant à travers une critique
globale du système et de la politique des classes
dominantes.
La
fondation du NPA au cours même de ce processus peut
bouleverser la donne, en offrant un cadre militant et une
perspective politique à toutes celles et ceux qui veulent se
donner les moyens de s'opposer à la crise. Cela implique
qu’il se donne l'objectif de se transformer en parti de la
lutte des classes et de la révolution, ouverts aux militants
révolutionnaires, anticapitalistes, aux travailleurs et aux
jeunes générations s'engageant dans le combat politique.
A
travers les débats sur la question des élections régionales
et de la politique unitaire, ce sont des questions
déterminantes pour un tel parti qui sont en balance : le
rapport avec les institutions, le lien entre le projet de
transformation de la société et les revendications
immédiates, le programme électoral. Ces problèmes ne peuvent
se satisfaire de formules écrites par avance, ils nous
renvoient à notre capacité collective de définir une
politique qui fasse le lien entre les besoins, les exigences
des classes populaires et notre projet socialiste et
révolutionnaire.
Formuler
ces réponses ne relève pas de la vieille croyance de
l'extrême gauche en une bonne direction et un bon programme,
de bonnes références historiques... A l’opposé de cette
vision par en haut, cela signifie inscrire son action
pratique dans la lutte de classe, pour que le parti,
enraciné dans le monde du travail, puisse élaborer sa
politique par un processus collectif, à tous les niveaux
d'activité ou d’organisation, dans les comités comme dans
toutes les instances. Ce processus de démocratie
révolutionnaire participe de la prise de conscience par les
classes exploitées d'agir par et pour elles-mêmes. Il la
prépare et l'anticipe.
Face
au populisme de Sarkozy d'autant plus agressif qu'il est mis
à nu, les travailleurs et les classes populaires ne peuvent
compter que sur leurs propres ressources pour répondre aux
agressions et provocations que sont la propagande sur
l'identité nationale, la burqa, l'hypocrisie des vœux du
président pour habiller de "fraternité" les mauvais coups
qui se multiplient.
Le
parti que nous construisons trouve force et richesse dans
les ressources du monde du travail, il ne se décrète pas par
en haut mais participe d'un processus de révolution
permanente, la démocratie révolutionnaire à l'œuvre... Les
camarades qui animent Débat révolutionnaire n'ont
d'autre ambition qui d'y prendre leur place, d'y apporter
leur contribution pour que s’affirme une orientation
pleinement indépendante des illusions antilibérales.
L'année
qui commence sera riche de nouveaux bouleversements donnant
à nos idées un contenu pratique, dynamique, concret. Nos
vœux les plus chers vont à notre réussite collective.
François Minvielle