Après le 29 mai
Un
million de manifestants d’après les syndicats, davantage en
tout cas que lors du 23 mars, le succès relatif des
manifestations du 27 mai appelées par la CGT, la CFDT,
Solidaires, la FSU et l’UNSA montre que de nombreux salariés
sont prêts à se battre pour leurs retraites. Dans le même
temps, de nombreux travailleurs se sont abstenus de faire
grève et de manifester avec un sentiment de fatalisme, de
résignation, nourri par la brutalité et la violence des
attaques en cours ici et ailleurs en Europe, mais aussi le
sentiment que le 27 mai ne changerait pas le rapport de
force faute d’une opposition déterminée aux plans
gouvernementaux.
Grèce,
Espagne, Portugal, Italie, Angleterre…, plus un jour ne se
passe sans qu’un gouvernement n’annonce un nouveau plan
d’austérité pour saigner à blanc les classes populaires et
donner des gages aux marchés financiers sur leur
détermination à faire payer la crise aux seules classes
populaires. De droite ou de gauche, tous les gouvernements
sont les otages consentants des banquiers, taillent dans les
dépenses publiques, les services vitaux à la population,
quitte à provoquer une nouvelle récession et déclencher la
prochaine étape de la crise.
En
refusant de livrer le détail de sa réforme des retraites
avant le 20 juin, de crainte de cristalliser la riposte, le
gouvernement espère gagner suffisamment de temps, laisser
les travailleurs dans l’expectative, tout en multipliant les
petites phrases pour distiller dans l’opinion le sentiment
que la réforme est inéluctable, les décisions déjà prises.
Le gouvernement joue la prudence car derrière la question
des retraites c’est bien sa capacité à imposer aux classes
populaires un vaste plan d’austérité qui se joue.
Woerth
jure, la main sur le cœur, que le temps de l’écoute et du
« dialogue » n’est pas terminé pour donner à sa réforme le
sceau d’un diagnostic partagé. Une comédie qui dure depuis
des mois avec l’assentiment des directions des organisations
syndicales qui, prises à leur propre piège, n’osent rompre
quitte à se ridiculiser et se disqualifier davantage.
Car
Bernard Thibault a beau se plaindre que « le dialogue
avec le gouvernement est faussé » et que le
gouvernement « joue la montre », les directions
syndicales participent depuis des mois à ce jeu de dupe en
acceptant docilement le calendrier gouvernemental, en
siégeant au Conseil d’Orientation des Retraites (COR) créée
par Jospin en 2000 pour légitimer la casse des retraites.
Tout au plus espèrent-elles pour donner le change obtenir du
gouvernement quelques concessions sur la pénibilité ou une
ponction symbolique sur les hauts revenus exclue du bouclier
fiscal, pour tenter de sauver la face.
Loin
de passer en force, le gouvernement s’appuie sur la tétanie,
la connivence et la collaboration des directions syndicales
et de la gauche gouvernementale. Ces mêmes directions
syndicales qui n’osent plus claquer la porte même quand
Sarkozy les convoque à un « sommet social » le 10 mai pour
leur annoncer… la suppression des quelques mesures accordées
aux plus démunis, des directions qui réclament toujours
davantage d’ « écoute » et de « dialogue » comme si le
gouvernement ne menait pas une guerre de classe !
« Interpeller
ensemble les pouvoirs publics, tous les employeurs et
peser sur les choix à venir », tel était l’objectif
avoué de l’appel unitaire intersyndical, un appel vide de
tout contenu, qui fait part des « incertitudes » et « inquiétudes » sur
les véritables intentions du gouvernement ! Comme si le
gouvernement ne réservait pas le pire aux travailleurs et
n’engageait pas une offensive sans précédent contre nos
droits sociaux ! Difficile
de trouver dans cet appel un quelconque point d’appui à une
mobilisation déterminée du monde du travail. Aucune
revendication chiffrée, si ce n’est la seule exigence de
l’âge de départ à 60 ans. Rien sur le nombre d’annuités ou
le montant des pensions qui conditionnent pourtant le droit
effectif à partir avec une retraite permettant de vivre
décemment. Pas un mot sur l’abrogation des réformes Balladur
ou Fillon de 1993 et 2003…
Une
capitulation qui trouve son pendant dans les
« contre-propositions » du PS et de Martine Aubry, d’autant
plus ferme sur le maintien de l’âge de départ à 60 ans
qu’elle cède sur tout le reste, notamment la question du
nombre d’annuités et entérine les réformes passées… quand
elle n’est pas démentie sur le champ par DSK, son rival pour
2012, qui, lui, refuse tout « dogme » sur l'âge de
départ à la retraite, en indiquant que si on « vit 100
ans, on ne va pas continuer à avoir la retraite à 60 ans ».
Un
peu partout, des collectifs militants, souvent impulsés à
partir de l’appel Copernic signé par des représentants
syndicaux, associatifs et politiques tentent de mener
campagne dans les quartiers, sur les marchés. Mais si
l’appel unitaire pose la question de la répartition des
richesses, il évite soigneusement, lui aussi, toute
revendication précise au motif de ne « fermer aucune
porte ».
Difficile
pourtant d’organiser la riposte si les objectifs ne sont pas
clairement annoncés. S’agit-ilseulement
de défendre l’âge de départ à la retraite à 60 ans ou
d’imposer en même temps et de manière
indissociable le retour aux 37,5 annuités pour tous et des
pensions qui permettent de vivre, faute de quoi l’exigence
d’un droit à la retraite dès 60 ans est un mot creux ?
S’agit-il
simplement d’impulser un débat « citoyen » en laissant le
terrain de la lutte aux manœuvres des confédérations
syndicales ou de débattre, d’agir et se regrouper autour
d’un programme qui rompe avec la politique de collaboration
de classe des sommets syndicaux et de la gauche
gouvernementale ?
Enfin,
s’agit-il de limiter nos objectifs à « faire pression » sur
le gouvernement, de déporter la mobilisation sur le plan
institutionnel en exigeant un référendum citoyen sur la
question des retraites comme le fait Mélenchon ou d’imposer
au gouvernement et à la bourgeoisie un rapport de force par
la grève et dans la rue ?
Des
réponses à ces questions et de notre capacité à porter ce
débat partout, par en bas, dans les syndicats, les
collectifs unitaires et sur les lieux de travail dépendra
l’issue de la bataille des retraites et les possibilités de
construire un autre rapport de force dans les mois qui
viennent pour refuser de payer leur crise.
Raymond
Adams