Au coeur du mécontentement et des mobilisations, la question de la démocratie et du pouvoir
Largement
relayée par la presse, l’université d’été du Parti
Socialiste s’est conclue dimanche par un long discours de
Martine Aubry. Ceux qui en attendaient une réponse aux
préoccupations qui touchent la grande majorité de la
population, comment faire face aux conséquences de la crise,
et très concrètement, dans l’immédiat, comment imposer à
Sarkozy qu’il retire son projet de loi sur les retraites en
s'appuyant sur le mécontentement et les mobilisations, en
auront été pour leurs frais. Martine Aubry s’est contentée
detaper sur Sarkozy et
les conséquences de sa politique, désastreuses « pour la
France et la République ». Et c’est promis, si le PS
arrive au pouvoir en 2012, il fera mieux que la droite sur
le terrain de la « relance », de la sécurité, de la « place
de la France » dans le monde…
Quand
à savoir comment, Aubry ne l'a pas dit, renvoyant aux « travaux
en cours » dans le PS. Sauf qu'après avoir dénoncé
l’injustice faite au « peuple » à qui l’on veut faire payer
la crise, elle n’a pas oublié d’apporter son soutien à son
« malheureux camarade Papandréou », l’exécuteur des
basses œuvres des requins de la finance, de la BCE et du FMI
du socialiste Strauss-Khan contre le « peuple » grec ... Une
phrase qui vaut bien un programme.
Le
PG et le PC, eux, plaçaient bien au cœur de leurs
préoccupations de rentrée les mobilisations du 4 et du 7
septembre. Mais leur perspective politique essentielle, à
travers ce que le PCF appelle « un pacte d'union
populaire », n'est, dans le fond, que celle d’une
nouvelle participation gouvernementale aux côtés du PS. Pour
le PC, qui compte profiter de la prochaine fête de l'Huma
pour lancer son projet de « programme partagé », il
ne s'agit pas de « rassembler l’extrême gauche »,
mais de « remettre au centre de gravité de la gauche les
défis dont elle n’aurait jamais du se détourner ».
Autrement dit, tout simplement trouver un accord avec le PS
pour constituer une majorité en 2012...
Mélenchon,
pour sa part, concluait dimanche les journées de « remue
méninges » du PG par une dénonciation de l'absurdité de la
société à laquelle nous ne pouvons qu'adhérer. Mais c'était
dans la perspective d'une « république citoyenne », dans
laquelle nous serions tous égaux, indépendamment de notre
appartenance de classe. Mélenchon prétend pouvoir changer la
société dans le cadre de ses propres institutions, une
révolution par les urnes qu'il semble voir dans le projet de
« programme partagé » avec le PC, et, en filigrane,
l'éventualité d'un accord gouvernemental avec le PS. C'est
que, constate-t-il, le PS reste « le parti de gauche en
tête dans les sondages »...
De
fait, tous font comme si la crise n’était qu’un simple décor
dans lequel pourrait continuer à se jouer l’alternance
droite-gauche, avec son volet « union de la gauche »
dûment remis au goût du jour. Ce faisant, chacun évite le
vrai débat, celui des réponses à la crise et des moyens d’en
sortir. C'est pourtant cela, alors qu'il est manifeste que
la reprise n'est pas pour demain et que la bataille pour les
retraites focalise le mécontentement social qui monte de
partout, qui constitue l'urgence sociale et politique.
Une
crise qui n’en finit pas de finir
La
publication récente par l’INSEE du PIB du second trimestre
2010, en hausse de 0,6% par rapport au trimestre précédent,
ainsi que des statistiques présentant une soi-disant baisse
du chômage, ont été l’occasion, pour le gouvernement, de
vanter sa politique économique et d’affirmer que la sortie
de crise était bien là. Rodomontades vite dégonflées,
immédiatement suivies par la révision à baisse, par le
gouvernement, de ses propres prévisions de croissance pour
2011. Difficile, en effet, de pavoiser sur la « reprise »
tout en continuant à justifier une politique de reculs
sociaux de plus en plus impopulaire et qui coûte de plus en
plus cher politiquement à Sarkozy et à la droite. D'autant
que, malgré ces « signes encourageants », il est impossible
de ne pas prendre en compte une réalité qui s’impose : la
crise n’est pas terminée, et la France, comme les autres
pays européens et l’UE elle-même restent parmi les premières
cibles des menaces.
Certes,
il semble qu’il y ait une accalmie sur le front des attaques
des marchés obligataires contre la dette de certains pays.
Mais rien n’est réglé, d’autant que les mesures prises par
les États européens et la BCE consistent à lutter contre les
effets de la dette… en s’endettant toujours plus. C’est
ainsi que, sans tambours ni trompettes, la BCE, exécutant le
plan décidé en mai dernier, rachète aux banques qui le
désirent les obligations « toxiques » dont elles souhaitent
se débarrasser. Le total de bon argent frais remis par la
BCE aux banques en échange de leurs titres pourris
atteindrait actuellement quelques 70 milliards d’euros. Des
cadeaux que la BCE invite les banques à placer en dépôt dans
ses caisses, moyennant intérêt, bien entendu...
Mais
l’essentiel des soucis des dirigeants politiques et
économiques mondiaux vient de la situation aux USA. « Le
cauchemar de Wall Street et de l'Amérique », comme le
titrait les Echos du 28 août, réside dans le fait
que si les profits des grands groupes financiers et des
grandes multinationales sont flamboyants, « l’économie
réelle », elle, ne redémarre pas vraiment, même si des
statistiques récentes font état d'un léger mieux, provoquant
un accès d'euphorie des Bourses. Le chômage persiste à un
niveau élevé, et touche les « classes moyennes », autrement
dit les salariés les plus aisés, ceux qui, jusqu'à
maintenant, avaient été plus ou moins épargnés par les
conséquences de la crise. La crise immobilière qui avait
frappé en 2007 les plus pauvres, atteint maintenant ces
« classes moyennes », avec une baisse de plus de 27 % des
mises en construction cette année. Face à la situation,
Obama voudrait engager un nouveau « plan de relance », au
risque de creuser encore un peu plus la dette publique déjà
abyssale des USA.
Cette
situation ne se contente pas de troubler le sommeil de « Wall
Street et de l’Amérique ». La stagnation du principal
importateur de la planète se répercute sur l’ensemble des
autres économies, sur l’Europe, les pays émergents. Parmi
ces derniers, la Chine, dont le marché intérieur est certes
en cours de développement, mais pour qui les marchés des
anciens pays industrialisés continuent de constituer un
débouché indispensable pour les marchandises produites.
Conséquence d’une baisse des exportations, mais aussi, pour
une part, de la consommation intérieure, la croissance en
Chine, même si elle reste forte, décélère. Ce qui n’empêche
pas le flux de capitaux étrangers s’investissant en Chine de
continuer à augmenter… Tant qu’il y a l’espoir de rendements
juteux, la fête continue, après la spéculation le déluge.
Spéculation qui, d’ailleurs, ne se contente pas d’alimenter
la surchauffe dans les pays émergents, mais se jette à
nouveau sur des matières premières, en particulier agricoles
telles le blé et les autres céréales.
La
crise actuelle, par sa globalité, par sa durée, est
l’expression de la faillite de la politique menée par les
sommets de la bourgeoisie, l’aristocratie financière qui,
avec la complicité des gouvernements, a mis le monde en
coupe réglée, accumulant des profits gigantesques entre les
mains d’une minorité, et réduisant l’immense majorité à la
portion congrue.Dernière
illustration en date : l'annonce cette semaine des résultats
des entreprises du CAC40, dont les profits ont augmenté de
85 % au cours du dernier semestre et atteignent 41,5
milliards d'euros.Ces
profits faramineux iront pour une large part gonfler les
stocks de capitaux à la recherche d'investissements juteux,
autrement dit la spéculation. Loin d’être le signe d'une
reprise, ils sont le résultat direct de la politique de
classe des gouvernements qui, par leurs mesures, non
seulement ne peuvent mettre un terme à la crise, ni même
l’atténuer un tant soit peut, mais l'aggravent chaque jour
un peu plus.
Perspective
que résumait l'éditorialiste de la Tribune du 1er
septembre, annonçant : « après la grande récession, voilà
la grande stagnation »...
La
crise du pouvoir des riches pour les riches
Pour
les travailleurs et la population dans son ensemble,
« grande stagnation » signifie installation pour une longue
durée dans la crise sociale, le chômage, la misère. Une
situation d'autant plus insupportable que les profits des
grands groupes, eux, ne connaissent pas la crise, et qui
ajoute à la révolte que suscite l'incapacité des
gouvernements, de droite comme de gauche, à mettre un coup
d'arrêt à la crise, leur choix délibéré, alors qu'il est
patent que les financiers, les spéculateurs, les « marchés »
en sont responsables, de soutenir ces derniers et d'en faire
payer les frais aux principales victimes.
La
politique de Sarkozy et de ses sbires est l'exemple vivant
de cette politique, et il n'est pas nécessaire de s'y
étendre. Mais le PS, avec Europe écologie à sa remorque,
n'envisage pas d'autre perspective. Non par manque de « radicalité »
ou « d'imagination », mais parce qu'il n'y a pas
d'autre politique possible dans le cadre du respect de ce
qui fait la nature même du capitalisme : la propriété privée
des moyens de production et d'échange, les « lois » du
marché et de la concurrence. Le respect, en bref, des
« institutions de la République », c'est-à-dire d'un État à
travers lequel s'exerce le pouvoir sans limite de
l'aristocratie financière sur l'ensemble de la société.
C'est
pourquoi la crise politique qui frappe actuellement Sarkozy
et le gouvernement ne peut pas se circonscrire aux partis et
aux hommes qui exercent le pouvoir. C'est l'ensemble des
mécanismes « démocratiques » qui assurent le pouvoir de
l'État sur la société, l’ensemble des partis qui participent
à sa « gestion » qui sont concernés, deviennent suspects.
Cela s’est traduit, aux dernières élections, par une
abstention massive. Plus grave, l’impuissance manifeste de
la gauche libérale à protéger un tant soit peu les classes
populaires des répercutions sociales de la crise, pire,
l'empressement qu'elle met, quand elle est au pouvoir, à
servir le pouvoir des riches pour les riches, contribue à
nourrir l’extrême droite, qui cherche à dévoyer le
mécontentement populaire. La crise politique de la
« démocratie » républicaine, c'est aussi la fuite en avant
dans l'escalade sécuritaire, antidémocratique, raciste,
réactionnaire.
Cela
n'est pas, comme le prétendent ses défenseurs, une question
de respects des « valeurs » que porterait en soi l'idée de
république. La seule véritable « valeur » que porte en elle
la république bourgeoise, c'est celle du respect de la
propriété privée... Le reste, liberté, égalité, fraternité
ne sont que des mots, à géométrie variable en fonction des
rapports de force sociaux, indépendamment des convictions de
ceux qui la servent. Nous n'avons rien à défendre dans cette
république des bourgeois, cette république dans laquelle le
fait d'être « français » serait une espèce de « bien
commun » derrière lequel s'effaceraient les rapports de
classe. Et, si nous tenons au mot, ce que nous devons
construire, c'est une autre république, sociale,
démocratique, la république des travailleurs.
S’en
prendre à la racine
Car
trouver une issue à la crise économique, sociale, politique
exige que l’on s’en prenne à ses racines, c'est-à-dire aux
fondements du capitalisme lui-même, la propriété privée des
moyens de production et d’échange, la loi de « marchés » qui
ne connaissent que la règle des profits immédiats.
C'est
pourquoi, si les élections de 2012 constituent l'essentiel
des préoccupations de l'ensemble des partis politiques de
droite comme de gauche, les travailleurs, les classes
populaires auraient tort d'en espérer un changement du point
de vue de leur propre situation. Bien au contraire : les
exemples de la Grèce, de l'Espagne, du Portugal, dont les
chefs de gouvernement sont les « socialistes » Papandréou,
Zapatero, Socrates - ce dernier avec le soutien des élus du
Bloc des gauches qui ont voté son plan d'austérité -, sont
là pour le démontrer.
Les
travailleurs sont seuls à même d’apporter les réponses
sociales et démocratiques à la crise. L’issue de la
situation dépend de leur capacité à prendre en main la
défense de leurs propres intérêts, à travers leurs propres
mobilisations, leur organisation. Et ils doivent, dès
maintenant, se poser la question d'un gouvernement
véritablement socialiste, un gouvernement de la population
laborieuse, un gouvernement démocratique et révolutionnaire
issu des mobilisations.
La
première urgence consiste bien évidemment à prendre le
contre-pied des politiques d’austérités menées par le
gouvernement au service des financiers : refuser de payer la
crise et, au-delà, imposer nos propres exigences sociales.
Cela passe par un grand mouvement d’ensemble, des salariés,
de la population, pour les salaires, l’interdiction des
licenciements et la répartition du travail entre tous, la
fin de la démolition des retraites, de la protection
sociale, des services publics, etc…
Mais
notre capacité à mener ces batailles, y compris simplement
défensives, est liée à la conscience que ce qui se joue
n'est pas une simple bataille « économique », à travers
laquelle il s'agirait seulement d'exiger notre dû face à des
« partenaires sociaux » trop gourmands. Oser aller jusqu'au
bout de l'organisation, de la démocratie qu'exigent dans le
contexte actuel de crise des mobilisations qui se heurtent
immédiatement à l'État demande la conscience de ce qui est
en train de se jouer : un affrontement politique entre deux
classes sociales aux intérêts diamétralement opposés. La
conscience qu'il s'agit d'imposer un autre rapport de force
entre classes, que c'est, finalement, eux ou nous... C'est
cela qui conduit à poser la question de la démocratie, du
pouvoir, de qui décide dans cette société et pour quelle
classe sociale. Face à la « République » qui apparaît chaque
jour un peu plus comme l'incarnation du pouvoir des plus
riches se pose la question, même si cela n'est pas encore à
l'ordre du jour, d'un autre pouvoir, un pouvoir démocratique
de la population pour la population.
Un
tel pouvoir serait seul en mesure de conduire les
changements révolutionnaires qui s’imposent pour extraire
les racines de la crise, le pouvoir des financiers sur
l’économie : expropriation des banquiers et des grands
actionnaires des multinationales ; constitution d’un service
financier public, placé sous le contrôle des salariés et de
la population ; interdiction des Bourses et autres lieux de
spéculation financière ; contrôle de la population sur la
production et les échanges de biens et de services à travers
une planification démocratique seule capable de satisfaire
les besoins de tous dans le respect de l’environnement…
Daniel
Minvielle