« Le vendredi du départ », la vague révolutionnaire s’étend, la vague de l’espoir pour tous les opprimés
Depuis une dizaine de jours,
des centaines de milliers de manifestants égyptiens exigent le
départ du dictateur Moubarak. Ils ont fixé à aujourd'hui
vendredi 4 février la "journée du départ" et appellent à
manifester. Dans un discours prononcé mardi, passant outre à
des pressions internationales de plus en plus fortes, Moubarak
a assuré qu'il ne se représenteraient pas à la prochaine
élection, en septembre, mais qu'il resterait à son poste
jusque là afin d'assurer l'ordre... Passant des paroles à
l'acte, il a lancé sur le peuple ses chiens de garde, de
soi-disant "manifestants pro-Moubarak", qui ont essayé dans la
nuit de mercredi à jeudi, puis toute la journée de jeudi, de
déloger les manifestants qui occupent la place Tarhir à coup
de bâtons, de fusil et de cocktails molotov, faisant trois
morts et une quinzaine de blessés, tandis que l'armée, qui
avait annoncé sa neutralité, laissait faire les agresseurs. En
ce matin de "vendredi du départ", définitivement lâché
par les États-unis qui discutent de son "départ immédiat", on
apprend que Moubarak aurait avoué à la presse qu'il "aimerait
bien partir, mais qu'il craint le chaos"... Le chaos
qu’il a lui-même provoqué pour essayer d’obliger l’armée à
intervenir et à réprimer directement les manifestants. A
l’heure où nous écrivons, personne ne peut dire avec certitude
si ce pari criminel et fou sera ou non la dernière perfidie du
dictateur mais il est sûr qu’il ne pourra empêcher la vague
populaire de déferler.
Les manifestations contre
Moubarak s'inscrivent dans la vague de révolutions partie,
début janvier, d'Algérie et de Tunisie. En Tunisie, sous la
pression de centaines de milliers de travailleurs jeunes en
révolte, le dictateur Ben Ali, en place depuis une trentaine
d'année, a du céder la place. C'est maintenant au tour de
Moubarak. Au prix de centaines de morts, de milliers de
blessés, les manifestants affrontent ceux qui incarnent ces
dictatures, exigent la démocratie, mais aussi la fin de
situations sociales dramatiques. Et après s'être étendu à
l'Égypte, le mouvement touche maintenant la Jordanie, la
Syrie, le Yémen...
Les dirigeants des grands pays
de la planète, "amis" de tous ces dictateurs il y a encore
quelques jours, finissent par les lâcher, et il est
réjouissant de voir à quel point leur tête reflète la frousse
que leur procure l’éveil des peuples...
Il est bien évident que
l'hypocrisie avec laquelle tout ce beau monde affirme
maintenant, la main sur le cœur, être du côté du peuple, ne
peut cacher le fait que tous s'agitent dans l'ombre afin que
le départ des dirigeants les plus haïs ne ruine pas
l'essentiel : le maintien des États, et à travers eux, des
conditions qui assurent aux multinationales de pouvoir
continuer à pressurer les travailleurs de ces pays.
Mais pour cela, ils se
heurtent aux exigences de démocratie, de liberté, de justice
sociale des travailleurs et de jeunes qui ne pourront se
contenter de voir les dictatures qu'ils ont chassées au prix
de leur sang remplacées par des gouvernements qui n'auront de
démocratique que le nom et dont la première des préoccupations
sera le retour de l'ordre propice à l'exploitation de la jeune
classe ouvrière du monde arabe par les multinationales des
pays impérialistes.
La révolution, fruit de la
mondialisation impérialiste
Car ce n'est pas seulement le
ras-le-bol de ces trente ans de chape de plomb, de répression
politique et de censure qui pousse les populations du monde
arabe sur le terrain de la révolution. C'est aussi parce que
la situation sociale y est devenue insupportable, malgré les
discours de ceux qui voient dans ces pays des exemples de
développement.
Ainsi, Strauss Khan félicitait
il y a peu Ben Ali pour le développement économique harmonieux
de la Tunisie, qui reste d'ailleurs, selon le sommet de Davos,
"dans le peloton de tête de la compétitivité mondiale"...
L'Égypte, avec des salaires 4 fois inférieurs à ceux de la
Turquie, est inondée de capitaux étrangers en quête de main
d'œuvre bon marché. La masse de ces capitaux -dont la France
est le second pays d'origine après les USA- a été multipliée
par 10 en 10 ans. L'Égypte, avec 7 % de croissance, y a gagné
d'accéder au grade de "pays émergent"...
Mais, écrit un journaliste des
Échos, "il s'agit là d'arbres qui cachent la forêt d'un
sous-développement criant. Le SMIC, revalorisé par les
autorités à l'équivalent de 50 euros juste avant les
législatives de l'automne dernier après une génération
entière de stagnation, permet de s'acheter 5 kg de viande
par mois en tout et pour tout. Un tiers des adultes sont
illettrés. Environ 40 % de la population vit avec moins de
2 dollars par jour. Une famille égyptienne sur cinq vit dans
des taudis, sans eau ni électricité, et la majorité des
familles nombreuses (4,5 enfants par femme en moyenne) vit
dans des appartements minuscules où on se relaie pour
dormir. Le chômage est endémique, notamment chez ces moins
de 30 ans qui constituent presque les deux tiers de la
population. Nombre de jeunes gens diplômés d'universités
réputées, survivent grâce à des petits boulots dans le
secteur informel. Les coupures d'électricité sont
fréquentes, l'adduction d'eau aléatoire, les transports
publics sous-dimensionnés et les services de santé en piteux
état. Bref, la majorité des Égyptiens n'a pas récolté les
fruits de la croissance, même s'il faut reconnaître que la
plupart ont accès aujourd'hui à des services (téléphone
portable, petite automobile, télévision satellite,
équipements agricoles pour les paysans) inaccessibles il y a
seulement dix ans. "
La Tunisie, l'Égypte, comme
bien d'autres pays de cette région du monde, ont constitué et
constituent toujours des destinations de prédilection pour les
"investisseurs" étrangers. L'existence d'une multitude de
paysans pauvres, vivant dans les pires conditions, a fourni
aux entreprises qui se sont installées sur place un réservoir
de main d'œuvre d'autant moins exigeante sur les salaires que
le pouvoir interdisait toute forme de contestation sociale.
C'est de cette vague de prolétarisation des pays pauvres que
l'oligarchie financière a tiré ses énormes profits, condition
de la financiarisation de l'économie mondiale.
Mais tandis que des richesses
colossales s'accumulaient dans les poches d'une minorité, la
mondialisation capitaliste, cette guerre de classe menée par
les multinationales et les banques contre les travailleurs du
monde entier, à commencer par les plus pauvres, mettait aussi
en place les conditions de l'explosion sociale actuelle :
chômage, pauvreté, injustices insupportables, tout cela
associé à la haine contre des gouvernements corrompus aux
pouvoirs sans limite, interdisant la moindre contestation
sociale et se payant sur la bête pour ce service rendu aux
exploiteurs.
Mais aussi une classe ouvrière
nombreuse, jeune, celle-là même qui constitue les rangs des
révolutions en cours. Avec la mondialisation, des millions de
jeunes paysans ont abandonné leurs villages, leur vie
misérable de paysans pauvres, pour grossir, dans les banlieues
des grandes villes, les rangs des soutiers du capitalisme,
découvrant une autre forme de misère, l'exploitation, le
chômage, mais aussi la solidarité, une culture moderne, et la
conscience d'appartenir à une classe sociale. Comme
l'écrivaient Marx et Engels dans le Manifeste du parti
communiste : "... la bourgeoisie n'a pas seulement forgé
les armes qui la mettront à mort; elle a produit aussi les
hommes qui manieront ces armes, les ouvriers modernes, les
prolétaires." !
Contre la dictature de
l’oligarchie financière et de ses serviteurs, l’exigence
démocratique
Cette irruption brutale des
peuples d'Afrique du Nord et du Proche Orient sur le terrain
politique met en évidence la crise qui frappe la domination
des classes dominantes et leurs États. Au sommet de Davos qui
s'est tenu le week-end dernier, aux inquiétudes venant d'une
situation économique et financière toujours en berne
s'ajoutaient celles que suscite dans les sommets de la
bourgeoisie la situation politique internationale, avec ce
constat de certains intervenants : « la leçon de la Tunisie
et de l'Égypte, c'est que la pression sur les gouvernements
pour servir leurs peuples va devenir toujours plus forte ».
« La croissance ne suffit pas. La répartition des revenus
compte aussi. Et les messages émis par l'opinion publique
doivent être écoutés par le pouvoir »...
Belle conclusion ! Mais le
capitalisme mondialisé est d'autant moins compatible avec la
démocratie que la crise exacerbe la concurrence, rendant
ridicules les discours de ceux qui prétendent imposer une
impossible régulation, ou encore, dernière lubie de Sarkozy,
vouloir taxer les transactions sur les changes monétaires...
Le rêve d'un monde capitaliste
régi par une coopération harmonieuse entre les puissances ne
peut que laisser place à la brutale réalité des rapports de
force internationaux. Obama ne se prive pas de l'affirmer :
les États-unis préserveront leur contrôle sur l'ordre mondial.
Contrôle économique et financier, grâce au dollar et à une
politique monétaire au service des multinationales
américaines. Contrôle politique, grâce à une immense force
militaire, déployée sur tous les continents, assurant la
sécurité des multinationales et des réseaux de communication
et de commerce. Et soutenant, sous la protection des
canonnières, des "démocraties" aussi crédibles que celles des
gouvernements fantoches d'Irak ou d'Afghanistan.
Et cela pour le bien de tous,
ajoute Obama sans que cela soit réellement contesté. Les
vieilles démocraties, en particulier européennes, affaiblies
par la crise, n'ont pas d'autre choix que d'accepter cette
nouvelle "pax americana", de s'y associer dans le cadre des
multiples institutions internationales contrôlées par les
États-unis, FMI, OTAN... Les gouvernements européens payent le
prix fort de la crise et n'ont jamais été aussi disqualifiées
aux yeux des populations. L'Union européenne des banques et
des multinationales, malmenée par la crise de la dette, semble
n'avoir pas d'autre alternative qu'entre le repli sur des
États nationaux depuis longtemps obsolètes, et l'évolution des
institutions européennes vers la mise en place d'un
gouvernement européen dominé par l'Allemagne et la France.
L'Europe des banquiers aurait besoin de nouveaux pouvoirs,
plus adaptés à ses propres intérêts, à défaut, bien au
contraire, d'être plus démocratiques pour les peuples.
Pour faire face à la crise
politique qui les frappe, les classes dominantes n'ont pas
d'autre solution que de s'aligner derrière les discours
d'Obama, de confier leur sort à la protection de l'État
américain... au moment où, conséquence de la mondialisation,
ce dernier se heurte à de nombreuses difficultés pour
maintenir son hégémonie. L'économie américaine reste enlisée
dans la crise, dans un monde déstabilisé par la montée en
puissance de la Chine. Le discours politique des dirigeants
US, leur prétention, en particulier, à faire passer leurs
interventions militaires pour un soutien à la "démocratie", a
perdu toute crédibilité. La chute de dictatures comme celle de
Moubarak traduisent l'usure de leurs principaux appuis
politiques...
Le régime de Moubarak
constitue, selon les mots de la presse, une "pièce essentielle
dans le jeu diplomatique des USA au Proche-Orient", et l'armée
égyptienne est, à cette fin, largement financée par les
États-unis. C'est d'ailleurs au Caire qu'Obama, dès son
élection, avait choisi de faire son premier discours à
l'étranger, prêchant longuement la coexistence pacifique entre
religions pour mieux soutenir la politique américaine au
Proche Orient. Depuis le début du mouvement des travailleurs
égyptiens, les interventions d'Obama étaient restées "extrêmement
prudentes"... Le temps, certainement, de voir venir, et
que la diplomatie américaine fasse son travail et prépare la
relève au dictateur sans que soient remis en cause les
intérêts des États-unis.
Cela semble chose faite
puisque dans une intervention prononcée mardi soir, Obama n'a
pas hésité à pousser Moubarak vers la sortie : "Ce qui est
clair et ce que j'ai indiqué [au téléphone] au
président Moubarak, c'est que la transition politique doit
être profonde, qu'elle doit être pacifique et qu'elle doit
commencer maintenant". Et il a affirmé au peuple
égyptien : "les États-unis continueront à tendre une main
partenaire et amicale à l'Égypte. Et nous sommes prêts à
fournir toute l'aide qui est nécessaire pour aider le peuple
égyptien en gérer les conséquences de ces manifestations"...
Après la révolution
tunisienne, la chute de Moubarak donne finalement au président
américain une occasion de tenter de redonner un peu de
crédibilité à son discours sur la démocratie... Il a
d'ailleurs dessiné les contours de ce qui devrait se passer en
Égypte : "Le processus doit inclure un large éventail de
voix et de partis de l'opposition égyptienne. Elle devrait
conduire à des élections qui soient libres et équitables, et
devrait se traduire par un gouvernement qui n'est pas
seulement fondée sur des principes démocratiques, mais aussi
qui sache répondre aux aspirations du peuple égyptien".
Bel aveu, que, pour les
dirigeants impérialistes, les "principes démocratiques"
ne soient pas sensés, en tant que tels, savoir "répondre
aux aspirations" des peuples...
« Une nouvelle ère »
Partie prenante de ce "large
éventail de voix et de partis de l'opposition égyptienne",
Mohamed El Baradei, prix Nobel de la paix, ancien chef de
l'Agence internationale pour l'énergie atomique, a exhorté,
dès mardi, les foules en colère à la patience, exigé le départ
de Moubarak et annoncé le début d'une "nouvelle ère"...
Mais on voit mal comment ce "large
éventail" pourrait offrir la moindre perspective de
satisfaction aux exigences de démocratie véritable, de
liberté, qui mobilise les travailleurs et les jeunes de toute
une partie d'Afrique du Nord et du Proche orient. Ces
exigences sont indissociables de la question sociale et ne
peuvent être satisfaites que si les travailleurs s'émancipent
des rapports sociaux qui les assujettissent à leurs
exploiteurs et aux pouvoirs politiques qui les servent.
Car les dictatures de
Moubarak, de Ben Ali et de leurs congénères ne sont pas des
accidents de l'histoire. Elles ont servi les nécessités d'une
période au cours de laquelle les multinationales ont prospéré
sur la base de l'exploitation d'une main d'œuvre d'autant plus
docile et bon marché qu'elle était dépourvue de tout droit
démocratique. Leur chute ne change pas les exigences des
multinationales pour qui la nécessité de disposer d'une main
d'œuvre taillable et corvéable à merci s’accentue encore du
fait que la crise perdure et exacerbe la concurrence. Dans ces
conditions, il n'y a aucune chance que la revendication d'un
véritable gouvernement démocratique portée par les
manifestants tunisiens et égyptiens aboutisse.
Il est significatif que,
Moubarak contesté et lâché par ses soutiens, ce soit l'armée,
ce pilier central du pouvoir d'État, et donc du dictateur, qui
se présente maintenant comme garante de la démocratie, avec
l'appui des États-unis qui la finance... La hiérarchie
militaire, confrontée au risque que la répression sanglante ne
conduise une partie des troupes à refuser de tirer et à
rejoindre les manifestants, prend les devants, quadrille les
villes avec les tanks et l'aviation, au nom de la protection
de la révolution... ce qui ne l'empêche pas, au nom de sa
neutralité, de laisser les sbires de Moubarak tirer sur la
foule désarmée. Pas difficile d'imaginer quelle "démocratie"
un gouvernement né sous de tels auspices, même avec
l'assentiment de la population, pourrait faire régner !
Si "nouvelle ère" il y a, ce
n'est donc certainement pas dans le sens où l'entend El
Baradei, mais bien dans cette irruption des travailleurs et
des jeunes "sur le terrain où se règlent leurs propres
destinées", selon le mot de Trotsky.
Personne ne peut bien
évidemment dire comment va évoluer la situation dans ces pays,
bien des compromis instables sont possibles. Mais les raisons
profondes qui sont à l'origine de la vague révolutionnaire
d'Afrique du Nord et du Proche-Orient ne disparaîtront ni
devant les manœuvres "d'oppositions" qui cherchent à assurer
la continuité de l'État avec la complicité active des
puissances impérialistes, ni devant la répression. Elles
poussent la vague révolutionnaire à mener l'affrontement avec
le pouvoir jusqu'au bout, en imposant son propre pouvoir
démocratique, celui de la population organisée autour de la
défense de ses propres intérêts.
Une telle issue prendra du
temps, elle passe par la conquête de droits démocratiques
élémentaires, la liberté de s’organiser tant sur le plan
syndical que politique, la liberté de presse, la liberté de
réunion. Quels qu’en soient les rythmes, cette conquête de la
démocratie jusqu’au bout, la possibilité pour les classes
exploitées de contrôler la marche de la société, sera le
contenu de cette ère nouvelle que vient d’ouvrir le
soulèvement des peuples du monde arabe. Elle a une dimension
internationale non seulement pour les classes dirigeantes qui
voudraient la dompter, voire la briser, mais aussi pour les
travailleurs et les opprimés du monde entier.
Elle nous encourage, nous,
travailleurs européens, à poursuivre la lutte contre des
gouvernements qui prétendent nous faire payer la crise,
conséquence de la rapacité sans limite de ces mêmes
multinationales qui imposent à la jeune classe ouvrière des
pays arabes la misère et le mépris. Nos ennemis sont les mêmes
et lutter contre notre impérialisme, pour nos propres intérêts
de classe, contester le pouvoir de ceux qui, en Europe,
représentent les intérêts des banquiers et des grands patrons
sont le meilleur soutien que nous puissions lui apporter.
Oui, la nouvelle ère qui
s’ouvre sera bien celle de la révolution en permanence, pour
la conquête de la démocratie, pour renverser l’oligarchie
financière qui domine le monde.
Daniel Minvielle