Contre la menace du FN « relooké », l’urgence sociale et démocratique !
Les
réactions du monde politicien aux récents sondages donnant
Marine Le Pen au second tour de la Présidentielle en disent
long sur l’impuissance de leurs auteurs, oscillant entre
indignation, fausse stupeur et minimisation du problème …
tels Ségolène Royal parlant de « manipulation de
l’opinion » ou encore Jean-Luc Mélenchon tempêtant que
c’est « invraisemblable … aussi stupide que si le
Père Noël était en tête »… Quant aux sénateurs UMP et
PS, ils viennent de voter pour une loi pour… « plus de
transparence dans les sondages politiques » ! Des
gesticulations qui soulignent le vide de ceux qui prétendent
protéger la « démocratie ».
L’influence
du FN, aujourd’hui repeint « couleur Marine », sa
démagogie souverainiste et xénophobe, ses tentatives de
relooking pour mieux piéger et désarmer le monde du travail,
ne sont pas une invention des sondages. Le FN surfe sur la
crise, se nourrit des déceptions et du désespoir de ceux qui
subissent l’offensive du patronat et des gouvernements
présent et passés. Comme sa démagogie nationaliste se
nourrit du rejet de cette Europe des capitalistes contre les
peuples mis en musique par Sarkozy, Meckel, Zapatero, main
dans la main avec le FMI de Strauss-Kahn.
Marine
Le Pen se paye le luxe d’en appeler à la « justice
sociale » au moment où les entreprises du Cac40
annoncent 83 milliards de bénéfices, en hausse de 85 % sur
un an. Elle, dont l’objectif est de faire de son parti un
parti de gouvernement pour la bourgeoisie à l’instar de
l’extrême droite d’autres pays européens, n’avait pas hésité
à déclarer, en décembre dernier : « le Front National
n’est pas l’ami du CAC40 … il combat la régression sociale
promue par le Medef et infligée aux Français par ses
alliés UMP et PS ».
Lundi
dernier, sur l’île italienne de Lampedusa, elle s’affichait
aux côtés d’un député européen italien de la Ligue du nord.
Entourée du service d’ordre, devant nombre de caméras et…
quelques réfugiés d’Afrique du Nord, fuyant la misère et
l’exploitation pour le compte des multinationales
européennes, elle déclarait avec sa grossièreté naturelle,
conspuée par des militants antiracistes : « j'ai beaucoup
de compassion pour vous. Mais l'Europe n'a pas la capacité
de vous accueillir, nous n'avons plus les moyens
financiers » !
Sarkozy
s’était fait fort d’aspirer les voix du FN. Candidat du tout
sécuritaire, il en avait raflé une partie en 2007. Depuis,
il n’a eu de cesse de chasser sur ce même terrain,
multipliant avec ses compères Hortefeux et Besson petites
phrases, déclarations et lois racistes et « sécuritaires ».
Mais le scénario de la grande gueule du « Casse-toi
pauvre con » ou du « Descends le dire ici si t’es
un homme »…, l’homme de « l’identité nationale »
et de la « chrétienté », a tourné à la farce : celui
qui prétendait siphonner le FN se fait siphonner à son tour,
par encore plus « décomplexé » que lui !
La fuite en avant de Sarkozy,
ou le siphonneur siphonné...
Le fameux débat sur « la place
de l’Islam en France », qui a provoqué la polémique
jusque dans les rangs de l’UMP ne peut qu’ouvrir encore plus
grande la voie au FN, comme le débat sur l’identité
nationale l’avait fait avant les Régionales. « Un petit
débat, un petit blabla sur l'islam, la laïcité, et je
pense effectivement que nous pourrons terminer la
présidentielle à 25 % » s’est d’ailleurs empressée de
commenter M. Le Pen.
Mais pourquoi s’arrêter en si bon
chemin quand on peut faire un pèlerinage au Puy-en-Velay en
parlant l’air béat de « La France que nous aimons, la
France dont nous sommes fiers, la France qui a des racines »,
ajoutant « la chrétienté nous a laissé un magnifique
héritage de civilisation et de culture… nous devons
l’assumer sans complexe et sans fausse pudeur ». Côté
complexes, les réactionnaires de tous poils sont de toute
évidence en train de s’en affranchir, si tant est qu’ils en
aient eu… Les propos de Chantal Brunel, députée UMP en
témoignent : « Il faut rassurer les Français sur
toutes les migrations de populations qui viendraient de la
Méditerranée. Après tout remettons-les dans les bateaux ! ».
Des propos d’une crasse et d’une brutalité totalement
assumées par l’ancienne porte-parole de l’UMP.
Quant à Chatel, il vient de s’en
prendre aux mères de famille portant le foulard, désormais
interdites d’accompagner leurs enfants lors des sorties
scolaires ! Sans parler de la promotion de Longuet,
décomplexé et provocateur de longue date qui a toujours
revendiqué son passé d’extrême droite à Occident, promoteur
de l’Algérie Française, alors habitué aux affrontements
physiques… Dernier exemple, Eric Zemmour condamné pour
propos racistes (mais toujours chroniqueur sur France 2)
devenu maître à penser des élus UMP qu’il a appelés, entre
autre, à « supprimer l'action pénale pour les
associations antiracistes », ajoutant devant une
assemblée conquise « pendant que vous y êtes, si vous
pouviez supprimer leurs subventions, cela ferait du bien
au budget de l'Etat »…
L’UMP, ce rassemblement des
diverses droites constitué en 2002 dans l’espoir de réduire
l’espace du FN, a des relents de décomposition. Quant à son
chef, Sarkozy, son agitation en tous sens, ses remaniements
successifs de gouvernement ne changent rien : le discrédit
est croissant. Même pour son camp il en fait trop. Juppé
semble avoir très modérément apprécié la mise devant le fait
accompli concernant la proposition d’intervention militaire
européenne en Lybie. Et le conseil constitutionnel, pas
vraiment réputé progressiste, vient de retoquer l’essentiel
de la dernière loi liberticide LOPPSI 2.
Une fuite en avant et un
effondrement sur lesquels surfe le FN tandis que le PS, qui
se présente comme un rempart, n’a d’autre politique que de
parvenir au pouvoir pour gérer la crise.
Comment prétendre gérer la
crise capitaliste et s'opposer au FN ?
La langue de bois des chefs de file
du PS illustre l’imposture. « Il faut être capable de
donner une espérance si on veut éviter toute vulnérabilité
[…] et si on veut donner le visage d’un nouveau
président, il faut trouver une incarnation » déclare
Hollande, tandis que Martine
Aubry explique dans la préface du livre au
titre-programme « Pour changer de civilisation » écrit avec 50
« chercheurs » : « Nous avons besoin de Nouvelles
Lumières, d’un exercice de raison face aux fureurs du
monde.... Nos idées ont un futur. La prochaine gauche
s’avance, une gauche forte de ses valeurs et forte d’un
projet pour changer de civilisation. » !
Le « projet »
est simple : revenir aux affaires à la tête de l’Etat
alors même que la crise accentue la guerre de classe, que
le capitalisme ne peut se survivre qu’en soutirant
toujours plus de richesses aux travailleurs et aux
peuples, que la finance exige paiement cash et que les
Etats prennent à la gorge leurs populations et leur
imposent des plans drastiques, quelle que soit la couleur
des gouvernements.
Non seulement le PS est au
gouvernement en Grèce, en Espagne ou au Portugal, son
présidentiable à la tête du FMI, mais il est aussi au
pouvoir ici dans les Régions et les Conseils généraux où il
n’a d’autre politique économique que celle que mène le
gouvernement. Et personne n’a oublié le bilan des
gouvernements passés de « l’union de la gauche » puis de la
« gauche plurielle » qui ont, entre autre, fait le lit de la
droite et du FN.
C’est suite au gouvernement Jospin
et à sa politique toute au service de la finance (il a
davantage privatisé que Balladur et Juppé réunis) que Le Pen
père a accédé au 2ème tour de la Présidentielle
et que Chirac a été élu avec plus de 82 % des voix… Et la
montée du FN dans les années 80 s’est construite alors que
les premiers gouvernements de gauche se chargeaient de faire
payer la crise à la classe ouvrière, que Mauroy bloquait les
salaires et qualifiait les grèves dans l’automobile de « grève
des ayatollahs ».
Martine Aubry, ancienne ministre de
Bérégovoy et Jospin, ancienne directrice-adjointe du groupe
métallurgique Péchiney, peut aujourd’hui parler de faire « face
aux fureurs du monde »…
Le « nouveau » profil du FN, la
démagogie pour désarmer la classe ouvrière d’un parti
qui postule à gouverner
Marine
Le Pen se fait fort de dénoncer l’« UMPS »
: « Une
partie de plus en plus importante des Français se sent
dépossédée de leur propre pays par l’immigration d'un côté
et par la mondialisation. Ils sont conscients que l’UMPS
est responsable de cette situation et qu’ils ont la
possibilité de faire un autre choix ».
Pour
représenter cet autre choix, elle a tracé la route lors du
congrès du FN : « Je me fixe dès à présent pour objectif
de faire du Front national avec vous l’instrument
puissant, le plus efficace et le plus performant qui soit
dans notre stratégie de conquête du pouvoir ».
Pour
cela elle travaille son image et son discours et s’adresse
en particulier au monde du travail, défendant « une
économie morale dans laquelle le marché est contrôlé par
l’Etat et avec un partage équitable des profits du travail
pour éviter le désordre et l’anarchie sociale ».
Entourée d’un staff de « spécialistes » recrutés parmi de
hauts fonctionnaires des ministères pour certains, voire de
« personnalités » passées par la « gauche », elle prend
quelques distances avec la brutalité crasse de son père et
son profil de mercenaire. Elle prétend avoir un programme
qui ne se résume pas à « renvoyer les immigrés chez eux »,
fait sans rire des allusions aux Droits de l’homme et se
réclame de la République.
Il lui faut peaufiner l’image,
limer les aspects les plus grossiers du FN non seulement
pour rallier les voix mais pour postuler à être cet « instrument
efficace » qui peut être utile à la bourgeoisie. Un
parti capable de s’implanter dans une fraction du monde du
travail pour mieux le désarmer.
Le nouveau discours du FN se veut
« social » : défense des emplois des « Français », défense
des services publics, dénonciation des délocalisations,
retour à l’échelle mobile des salaires et des prix… de quoi
surprendre, dérouter, voire séduire les plus fragiles, les
moins conscients, face aux renoncements et à l’impasse de la
gauche libérale, à la crise… Et la mise en avant de
candidats FN par ailleurs militants syndicaux CGT ou FO,
pour l’un d’eux ayant fait un bref passage à l’extrême
gauche, fait partie de la stratégie.
Une
stratégie pas nouvelle mais qui, du fait de la situation,
prend aujourd’hui une autre signification. Dans les années
90, le FN avait déjà tenté de surfer sur le mécontentement,
la colère et les luttes ouvrières, cherchant à implanter des
syndicats FN. Au lendemain du mouvement de novembre-décembre
95 chez les cheminots et le secteur public, Bruno Mégret
avait déclaré : « Les luttes sociales vont
progressivement rejoindre le combat contre la
mondialisation. Et, dans le secteur public, nous pouvons
incarner un point d’ancrage clair ». Une politique que
la fille Le Pen tente aujourd’hui d’amplifier pour rallier
voix mais aussi forces militantes dans les quartiers
populaires et si possible les entreprises. Son parti postule
au pouvoir pour diviser, désorganiser et désarmer
politiquement le monde du travail… Et si demain la situation
le nécessite pour la bourgeoisie, il sera prêt à utiliser
d’autres méthodes pour briser les résistances ouvrières.
En
attendant il prétend se donner un profil moderne, parle au
nom de la démocratie, et épingle ce qu’il peut sur son
tableau de chasse tel Collard, l’avocat sulfureux qui ne
cache pas sa sympathie et défend le FN dans l’affaire de
l’exclusion de la CGT d’un de leurs militants.
Urgence démocratique et
sociale, un même combat politique, celui des opprimés
Face
au danger que constitue l’extrême droite « nouvelle
tendance » qui prétend masquer sa vulgarité et sa brutalité
derrière un décor de carton pâte, il y a urgence.
Celle
bien sûr de dénoncer le projet du Front national comme l’ont
fait jeudi dans un communiqué commun CFDT, CGT, FSU,
Solidaires et UNSA : « les organisations syndicales ne
peuvent rester indifférentes à l’utilisation de la
situation sociale pour promouvoir certaines thèses dans le
débat public comme le fait le Front national. La thèse de
la préférence nationale est antinomique avec les valeurs
fondamentales du syndicalisme. L’exclusion, le rejet de
l’autre, le repli de la France sur elle-même et la
fermeture des frontières, la désignation de boucs
émissaires, la dénonciation de l’immigration comme
responsable de tous les maux sont des attitudes qui,
l’histoire en témoigne, ne peuvent conduire qu’au pire ».
Mais c’est là le minimum qui laisse cependant le problème
entier.
Combattre le FN, en détourner ceux
qui sont tentés par sa démagogie, ne peut se faire seulement
en affirmant que ce « n’est pas un parti comme les autres »
pour reprendre des termes du même communiqué. D’autant que
c’est dédouaner bien vite le parti des Longuet, Devedjian ou
Guéant pour ne citer qu’eux. Ce dernier, secrétaire général
de l’Elysée jusqu’à sa récente promotion au ministère de
l’Intérieur, déclarait jeudi « Les
Français veulent que la France reste la France… Les Français, à force
d'immigration incontrôlée, ont parfois le sentiment de ne
plus être chez eux »,
permettant à M. Le Pen d’ironiser : « il pourrait être
adhérent d'honneur du Front national puisqu'il est touché
par la grâce »… Où passe la frontière ? La bourgeoisie
choisit son personnel politique en fonction des situations,
sa seule ligne de démarcation c’est ses intérêts de classe.
On
aura aussi bien du mal à combattre l’influence du FN en
regrettant, comme le fait le même communiqué en préambule un
« dialogue social insuffisant ». Il ne peut y avoir
de « dialogue social », ces mots si chers à Sarkozy et au
patronat : c’est au contraire l’affrontement nécessaire pour
faire payer les financiers qu’il s’agit de préparer. Un
affrontement que nous n’avons pas été en mesure de mener
pour faire plier Sarkozy sur les retraites, que n’ont pas
voulu les directions des confédérations. Et l’échec que nous
avons subi, ajouté à bien d’autres reculs, pèse lourd
aujourd’hui parmi les travailleurs et ce sont bien de ces
échecs que se nourrit la démagogie du FN.
L’urgence
est à construire, renforcer le mouvement ouvrier dans les
entreprises, les quartiers, dans les syndicats, sur des
bases d’indépendance de classe, osant contester le pouvoir
d’une minorité qui menace de plonger la société entière dans
la barbarie. Cela veut dire ne pas craindre de défendre une
autre politique que celle de la gauche libérale mais aussi
des directions syndicales réformistes qui se sont laissé
embourber dans le « dialogue social ».
Le
combat contre l’influence du FN est un combat qui se mène
dans l’activité quotidienne, dans le camp des travailleurs,
de la démocratie, à travers chaque mobilisation, chaque
résistance.
La
seule « alternative » pour les classes populaires, pour le
monde du travail, pour les peuples, c’est celle qui pose la
question politique d’une autre répartition des richesses
pour répondre aux besoins et droits fondamentaux du plus
grand nombre. Cela ne pourra être imposé que par les luttes
et l’organisation des opprimés eux-mêmes. La question est
celle du pouvoir : celui des multinationales qui disposent
d’un large éventail de personnel politique prétendant à
gouverner pour leur compte ; ou celui des opprimés
eux-mêmes, regroupés pour imposer leurs exigences contre
l’oppression capitaliste.
Pour
cela il est nécessaire de formuler un programme portant ces
exigences, le droit de chacun à un salaire, des revenus
décents, l’interdiction des licenciements et le partage du
travail entre tous, la défense des droits sociaux, des
services publics, et qui pose la question du contrôle de la
marche de la société, de l’économie, de la finance par les
travailleurs et la population. Un programme pour les luttes
quotidiennes du monde du travail, pour regrouper autour de
la légitimité de ces exigences, permettre à chacun de
s’organiser pour être acteur de sa propre vie, pour gagner à
travers chaque résistance, chaque action collective un bout
de démocratie. Un programme pour tous ceux qui, dans les
entreprises, les quartiers populaires, sont révoltés par la
marche des choses et qui aujourd’hui cherchent à agir mais
ont besoin de reprendre confiance. Confiance en eux-mêmes,
en la capacité de l’action collective des opprimés pour
mener le combat politique contre le capitalisme.
Ce
combat pour l’urgence sociale et démocratique n’a pas de
frontière, il est celui de la solidarité internationale de
tous les opprimés.
Isabelle Ufferte