Siphonné sur sa droite, Sarkozy s’effondre... construire une opposition ouvrière et populaire
Les élections cantonales donnent une image des
rapports de force politiques dans le pays, certes de façon
déformée, mais qu’il est nécessaire de discuter. Elles sont
marquées d’abord par l’abstention record, le désaveu dans
les quartiers populaires (Sarcelles 79,5 % d’abstention,
Vaulx-en-Velin 72,5 %), parmi les travailleurs, de tous ceux
qui se battent pour les places dans ces conseils généraux,
ces institutions fonctionnant le plus souvent en cogestion,
en bonne entente entre partis de droite et de gauche.
Au 1er tour, le taux d'abstention (55,6
%) est supérieur à celui des régionales de 2010 (53,6 %). La
participation chute ainsi de 20 % par rapport aux élections
cantonales de 2004. Quant au 2ème tour, il a
confirmé la tendance avec un taux d’abstention de 55,19 %,
sans compter les 7,11 % de votes blancs ou nuls.
Encore plus élevée que lors des élections
régionales, l’abstention indique les ruptures de larges
fractions de l’opinion face à des politiciens de droite et
de gauche qui gèrent ce système au service des plus riches
alors que la crise frappe durement une partie de plus en
plus grande de la population.
Au-delà de l’abstention, fait essentiel, le
résultat de ces élections est ensuite l’effondrement de
Sarkozy qui profite au PS, mais aussi à l’extrême droite. Au
1er tour, l'UMP a fait 17 % des voix, talonnée
par le FN à 15,56 % alors qu’il ne se présentait pas dans
tous les cantons. Dans 241 cantons, l’UMP éliminée au 1er
tour a laissé la place à des seconds tours opposant le PS ou
le PC au FN.
Entre les deux tours, Sarkozy a tenté les appels du
pied vers l’électorat du FN en appelant à voter « ni pour
le Front National, ni pour la gauche » pour le 2ème
tour, ou « ni pour le FN, ni pour le front Républicain »
selon les nuances. Au final, cela a conduit à une crise dans
son propre camp, entre Fillon, Copé, Juppé ou Borloo,
tentant de se différencier de la position de l’Élysée pour
échapper au naufrage.
Mais derrière les subtilités de position, l’idée
est bien de flatter l’électorat le plus réactionnaire,
prouvant une fois de plus que le « front Républicain »
est une escroquerie politique bien incapable d’enrayer la
montée du FN, vu que la droite chasse sur le même terrain.
Guéant, homme des basses
œuvres de Sarkozy et ministre de l’intérieur, l’a
largement confirmé : en parlant des Français qui auraient
« le sentiment de ne plus être chez eux », de « la croisade » de Sarkozy en Libye ou
encore des usagers du service public qui n'ont pas à « manifester
une quelconque préférence religieuse »…
tout est bon pour flatter les idées xénophobes et
réactionnaires sur le même terrain que Marine Le Pen.
Cette agitation sur le terrain du FN n’a conduit
qu’à la progression électorale de ce dernier. Au second
tour, l’UMP s’est pris une gifle avec 18,6 % des voix, soit
8 points de moins qu’en 2004. Isabelle Balkany, proche de
Sarkozy, est éliminée dans son fief, comme Perben, etc.…
L’effondrement
de Sarkozy
Affaiblie au point que bien de ses candidats ont
tenté de faire oublier leur étiquette UMP, la stratégie
électorale de la droite vole en éclat. Les grandes théories
sur le « Sarkozysme » ont fait long feu. Sans
personnalité politique autre qu’un populisme démagogique,
celui-ci n’a eu d’autre politique que celle des petites
manœuvres de « l’ouverture » , cherchant qui il pourrait
récupérer sur sa droite comme sur sa gauche.
Mais depuis la gifle des régionales, toutes les
tentatives faites pour redresser la barre ont échoué. Le
très laborieux remaniement gouvernemental après le mouvement
des retraites a fait éclater les rivalités avec les
centristes. Sur sa droite, c’est aussi l’échec complet.
Depuis 2007, sa politique consistait à siphonner l’électorat
du Front National par les déclarations populistes et
réactionnaires du « travailler plus pour gagner plus »
jusqu’à la création du ministère de l’immigration et de
l’identité nationale. Aujourd’hui, c’est lui qui se retrouve
siphonné par le FN au sortir de ces élections cantonales.
A l’UMP, la crise fait rage. Copé, Juppé, Fillon se
lancent dans une guerre interne pour se positionner pour la
suite. Même si aucun d’entre eux ne conteste la candidature
de Sarkozy pour 2012, le simple fait de devoir le répéter
partout traduit à quel point les appétits s’aiguisent,
chacun guettant le moindre geste de l’autre pour ne pas se
laisser distancer.
Dernier épisode de ces rivalités de pouvoir, Fillon
a fait mine de prendre ses distances par rapport au débat
sur la laïcité. Il a été rejoint par Baroin, porte-parole du
gouvernement et proche de Sarkozy, qui a déclaré en début de
semaine qu'il fallait « certainement mettre un terme à
tous ces débats », aussitôt taclé par l’Elysée. Puis
Guéant a confirmé que le débat aurait lieu à partir du 5
avril pour « renforcer la cohésion nationale »… Pas
de doutes, celle de l’UMP est déjà en miette et les
rivalités et les appétits s’affichent au grand jour.
Copé en appelle à l’unité, brandit la menace d’un
21 avril à l’envers pour éviter l’implosion. Mais comme le
commente Hénart, numéro deux du Parti radical : « On nous
demande d'être tous rassemblés pour se rassurer, pour se
tenir bien chaud sur le Titanic au moment du naufrage » !
C’est tout dire…
Profitant
de la décomposition de l’UMP et de la crise, le FN
occupe le terrain politique
Profitant de cet effondrement de Sarkozy, le FN
augmente son score au second tour, passant à une moyenne de
35,5 % là où il était présent. Il récupère des voix à
droite, progressant de plus de 10 % dans les duels avec la
gauche. Dans les cas de second tour UMP-FN, il fait une
progression importante.
Cela dit, il faut relativiser les chiffres au vu de
la très importante abstention. Le FN fait moins de voix
qu’en 2004 par exemple, mais il se présentait dans moins de
cantons. En fait, il semble surtout récupérer l’électorat
que Sarkozy lui avait siphonné.
Mais cela permet à l’extrême droite de prendre
l’initiative et de postuler à devenir un parti de pouvoir au
service des classes dominantes. Se félicitant du report de
voix de la droite sur les second tour, Marine Le Pen a
déclaré : « Il faudra compter avec le FN dans les
premières places aux prochaines élections, présidentielle
et législatives. La recomposition de la vie politique en
France est en cours ». S’adressant à la droite, à tous
ses élus inquiets pour leurs postes, vu la politique et le
discrédit de Sarkozy, elle appelle à la création « d'un
pôle de rassemblement à vocation majoritaire ». Comme
le définit Aliot, vice-président du FN : « Cela se fera
sur nos idées avec des gens qui partagent deux choses qui
ne sont pas négociables. L'Europe des nations telle que
l'a définie le général de Gaulle, et la préférence
nationale ».
Le FN rêve de devenir un parti de gouvernement, un
parti dont la politique consiste à diviser le monde du
travail, à dresser les opprimés les uns contre les autres
pendant que la bourgeoisie fait payer cher sa propre crise à
l’ensemble de la population. Il agit sur le même terrain que
la droite, avec plus de cynisme encore dans la duplicité, le
mensonge et la démagogie sans craindre d’assumer, sans le
moindre complexe, les préjugés réactionnaires, la morale
élitiste, chauvine et xénophobe qui sont le fonds de
commerce des démagogues de la droite.
Contre
la menace du FN, la solidarité des travailleurs et des
classes populaires
Le PS dans les élections cantonales a profité lui
aussi de l’effondrement de la droite, mais de façon limitée.
Il a pu récupérer deux départements à la droite (le Jura et
les Pyrénées-Atlantiques), mais perd en même temps le
Val-d’Oise, département de DSK, le patron du FMI ! Là aussi,
beaucoup d’électeurs se sont abstenus face à un PS qui n’a
pas d’autre politique sur le fond que celle de la droite
face à la crise, comme on le voit aujourd’hui au Portugal,
en Espagne ou en Grèce.
Dès le soir du 1er tour, l’union de la
gauche s’est ranimée, avec le PS, EELV, le PC, signant un
satisfecit de la politique du PS et de ses alliés dans les
Conseils généraux. Mélenchon n’a pas voulu y aller, mais les
prises de position sur les seconds tours du Front de Gauche
ont eu la même fonction, celle de mettre en place cette
union de la gauche pour la course au pouvoir de 2012.
Mais une telle perspective n’est nullement un
rempart face à la montée du FN, une réponse à la crise
sociale et politique. Le PS n’a d’autre politique que
d’appeler la droite au « front républicain »,
présentant le FN comme un parti qui ne serait pas comme les
autres… Mais où se situe la limite ? Qu’est ce qui rend le
FN si différent de la droite, prête à utiliser les mêmes
préjugés réactionnaires et xénophobes pour ses calculs de
pouvoir ?
La morale « républicaine » est une hypocrisie. Les
classes dominantes qui s’appuient sur cette république
aujourd’hui peuvent très bien faire le choix politique de
l’extrême droite comme réponse à leur propre crise, y
compris dans le cadre de leurs institutions. Ce n’est pas au
nom d'une condamnation morale se revendiquant de cette
république des riches que le monde du travail pourra
combattre l’influence de la droite et de l’extrême droite,
ni en invoquant l’indignation antiraciste, aussi légitime
soit-elle. Lutter contre le FN, c’est apporter une réponse
globale, politique, à la crise sociale, démocratique,
qu’entraîne la politique des classes dominantes, une lutte
sans frontière de tous les travailleurs, quelle que soit
leur origine.
C’est en affirmant leur solidarité et leurs
intérêts communs sur le terrain de la lutte sociale face à
la crise que les opprimés peuvent combattre le poison de
l’extrême-droite. Cela passe par l’affirmation d’un
programme pour les luttes, posant sur le terrain de la lutte
de classe la question politique du pouvoir.
Développer un tel programme, en se tournant vers
les entreprises, les quartiers populaires, la jeunesse est
la tâche essentielle du mouvement anticapitaliste et
révolutionnaire. C’est bien aux millions d’abstentionnistes
qu’il faut offrir une perspective en rupture avec la routine
politicienne des partis institutionnels, une perspective qui
exprime la révolte, les besoins, les exigences du plus grand
nombre. Jusque-là, nous ne sommes pas parvenu à construire
une opposition ouvrière et populaire contre le gouvernement
et les classes possédantes en rupture avec la gauche
libérale pour exprimer le mécontentement du monde du
travail. Trop dominés encore par le passé d’une extrême
gauche minoritaire, divisée, subissant par trop la pression
politique des appareils en place, nous n’avons pas pu et su
construire cette opposition large sur la base des réponses
politiques du monde du travail face à la crise. On ne peut
que regretter, de ce point de vue, l’isolationnisme de nos
camarades de Lutte ouvrière. Il y a aujourd’hui urgence.
L’heure est au rassemblement des forces anticapitalistes,
c’est le projet du NPA, il faut lui redonner toute sa force
et son dynamisme en lui donnant un clair contenu
d’indépendance de classe, l’ouvrir plus que jamais à toutes
celles et ceux qui ne se résignent pas et ont conscience que
l’avenir dépend d’eux, de la lutte collective et solidaire.
Laurent Delage