Depuis quelques semaines, les
indices boursiers sont repartis à la hausse. Il n’en fallait
pas plus pour que certains commentateurs et politiciens
aperçoivent une embellie, tant la santé de l’économie se
réduit pour eux à la santé des affaires des spéculateurs…
Mais autant se réjouir de voir
la fièvre monter chez un malade ! Les Etats, à coup de
milliards pour soutenir le système financier, tentent de
freiner la grande purge afin de limiter la casse. Mais
leur intervention, si elle peut rassurer quelques temps les
marchés financiers, ne peut éviter, comme nous l’avons écrit à
de nombreuses reprises, l’approfondissement de la crise. Cette
hausse des Bourses, loin d’être un signe que le « point
d’inflexion de la crise » est atteint, comme le prétend
Trichet, patron de la BCE, ne peut que préparer la prochaine
rechute.
Soutenus financièrement et
politiquement par des gouvernements aux ordres, les
capitalistes assurent leurs profits avant tout, contre les
salaires, contre les revenus des classes populaires, frappées
de plein fouet par la crise. Le fabriquant de pneus
Continental, qui a engrangé, en 2008, 1,8 milliards de
bénéfices, se prépare à fermer deux sites en France (Clairoix,
1120 personnes) et en Allemagne (Hanovre, 780). Les sociétés
du CAC40 se sont elles partagé, en 2008, 97 milliards d’euros
de profits. Ces profits sont certes en baisse de 40 % par
rapport à 2007, mais cela n’a en aucune façon nui aux
actionnaires, dont les dividendes ont été maintenus au niveau
de l’année précédente et s’élèvent désormais à 60 % des
profits !
Sarkozy avait demandé au
président de l’INSEE, Cotis, de lui préparer un rapport sur le
thème « Partage de la valeur ajoutée, partage des profits
et écarts de rémunération en France ». Tout un
programme ! D’après les dires du président, ce rapport devrait
permettre d’étayer ses prétentions à assurer une répartition
équitable des profits… Mais ce qu’il montre surtout , c’est
que la part des salaires dans la valeur ajoutée réalisée dans
des entreprises du secteur non bancaire n’a jamais été aussi
basse depuis 60 ans, tandis que la part qui revient aux
profits n’a cessé de croitre dans les mêmes proportions. 36 %
de ces profits reviennent en moyenne aux actionnaires, et
quelques 7% aux salariés qui ont droit à un intéressement.
Ce creusement de l’écart entre
la part des salaires et la part des profits est au cœur de la
crise et l’alimente. Les capitaux avides de nouveaux profits
enflent alors que le pouvoir d’achat global de la grande
majorité de la population, soumise par ailleurs au chômage et
à la précarité, diminue. Les prétentions des financiers à
maintenir leur profit nourrit la récession, l’approfondit.
Une telle fuite en avant est
en totale contradiction avec la prétention affichée par le
dernier G20 à réguler le capitalisme. Et en particulier, à
trouver des solutions à la crise monétaire chronique qui ne
cesse de s’aggraver, en filigrane de la crise mondialisée et
qui est au cœur de l’instabilité du système.
La régulation impossible
Car prétendre réguler le
système suppose que l’on dispose d’un instrument de
régulation. Cet instrument, ce sont les monnaies, mais
celles-ci sont devenues, en fait, un des principaux
instruments… d’instabilité. L’effondrement de certaines
monnaies, le yo-yo dans les parités, perturbent fortement
les échanges internationaux et sont un obstacle à la reprise
des « affaires ». La chute des échanges internationaux, qui
devrait atteindre 11 % cette année, et qui est déjà plus
importante que lors de la crise de 1929, inquiète les
capitalistes.
Alors certains membres du G20
rêvent d’un « nouveau Bretton-Woods », d’où pourrait
sortir une « nouvelle gouvernance internationale », un
FMI débarrassé de la tutelle des Etats-Unis et géré de façon
« coopérative » par les diverses puissances mondiales. Et pour
remplacer le dollar en tant que monnaie de référence
internationale, d’une « monnaie supranationale », rôle
que pourraient jouer les « droits de tirage spéciaux » (DTS)
du FMI. Ces DTS sont une monnaie émise par le FMI, qui sert à
financer certaines de ses interventions, et dont la valeur est
indexée actuellement sur quatre monnaies (dollar, euro, livre,
yen).
Mais la stabilité monétaire
qui s’était établie autour du dollar au lendemain de la
deuxième guerre mondiale ne devait rien à son côté
« supranational ». C’est exactement l’inverse : si le dollar
avait pu alors devenir la monnaie « supranationale » qu’elle
est restée jusqu’à aujourd’hui, c’est parce que les Etats-Unis
étaient alors capables d’imposer à l’échelle de la planète une
hégémonie politique, économique et militaire indiscutable.
Cette situation est aujourd’hui contestée et c’est une des
raisons pour lesquelles le dollar a perdu son pouvoir
stabilisateur des relations monétaires internationales.
Ce que l’hégémonie des
Etats-Unis n’est plus capable de faire, peut-il être réalisé
par cette « coopération » entre les Etats dont les
participants du G20 voudraient donner l’illusion ?
Certainement pas. Les monnaies
sont une arme qu’utilisent les capitalistes dans la guerre
qu’ils se livrent pour s’assurer les marchés à l’échelle
internationale. « Une nouvelle guerre des changes s’annonce »,
titrait les Echos du 11 mai, qui écrivait : « … Face
à une conjoncture aussi dégradée, il est tentant pour les
Etats d’utiliser la dépréciation de leur devise pour
regagner une part de compétitivité par rapport aux autres …
Aujourd’hui, le « choc symétrique » qui touche l’économie
mondiale favorise déjà des comportements non coopératifs »…
Un euphémisme pour décrire la
contradiction qui frappe le système capitaliste mondialisé,
pris entre la nécessité d’une stabilité monétaire pour
favoriser la reprise, et l’incapacité de l’obtenir, du fait de
l’exacerbation de la concurrence sur les marchés
internationaux, qui les pousse à déprécier leur monnaie par
rapport aux autres pour baisser le prix de leurs produits à
l’exportation.
Monnaies
sans amarres
L’instabilité
des monnaies, au gré les caprices des marchés des changes et
de la politique des banques centrales des grandes
puissances, est d’autant plus incontrôlable qu’elles ont
perdu tout ancrage avec la valeur réelle des marchandises
qu’elles contribuent à échanger sur les marchés.
Cette valeur, que Marx
appelait « valeur d’échange », en la distinguant de la
« valeur d’usage » qui caractérise la fonction du produit,
correspond à la seule chose qui soit commune à toutes les
marchandises : le temps de travail social accumulé dans leur
production. Elle se traduit par un prix, c’est-à-dire une
certaine quantité de valeur monétaire. Mais comment s’établit
le lien entre la valeur d’une marchandise et la valeur
monétaire qui la représente ?
Au départ, la monnaie était
une marchandise comme une autre, dont la valeur représentait
la quantité de travail social qu’il avait fallu consommer pour
la réaliser. C’était le cas de la monnaie en or et en argent
qui ont joué pendant longtemps le rôle d’équivalent général
dans les échanges.
Mais,
avec le développement des échanges internationaux, il
y a bien longtemps que l’or et l’argent ont cessé de circuler
dans les poches, remplacés par des billets de banque, de la
monnaie papier. La valeur monétaire de chacun de ces billets
n’avait plus aucun lien avec le travail accumulé dans sa
propre fabrication. Elle était « garantie » par son émetteur
qui s’engageait à donner l’équivalent en or ou argent de la
valeur portée par le billet en échange de ce dernier.
Mais l’émission de monnaie
papier, c’était aussi la porte ouverte à l’inflation
monétaire. Tant qu’il ne vient pas à l’esprit de l’ensemble
des détenteurs de billets de banque de se les faire rembourser
en même temps, rien n’empêche l’émetteur de faire marcher la
planche à billets, de produire bien plus de monnaie papier que
la valeur de ses réserves d’or et d’argent. Il y a création de
monnaie fictive, de monnaie de singe, qui n’a plus aucun
équivalent en termes de temps de travail accumulé.
Du coup, la stabilité
monétaire, la capacité de la monnaie papier à assurer les
échanges, ne repose plus que sur la confiance des
utilisateurs. Lorsque cette confiance disparaît, c’est
l’effondrement, l’inflation galopante… Un tel phénomène, qui
accompagne l’histoire de la monnaie papier, puis de sa version
moderne, électronique, a été démultiplié par l’ouverture des
marchés mondiaux à la circulation des capitaux, la spéculation
financière et le développement outrancier du crédit.
D’une certaine façon, la crise
globale que nous subissons est le résultat du développement de
cette schizophrénie de l’économie entre valeur d’échange et
valeur d’usage, qui s’exprime dans l’accumulation de masses de
capitaux fictifs totalement déconnectés de l’économie réelle.
Schizophrénie capitaliste
L’histoire du capitalisme
industriel est l’histoire de cette déconnexion. Les banquiers
du capitalisme financier et marchand qui ont précédé la
période industrielle n’ont pas manqué d’exploiter toutes les
ressources de la spéculation monétaire, et certains l’ont payé
de faillites retentissantes. Mais la monnaie papier gardait
malgré tout un lien avec la monnaie métallique, et par là,
avec le travail social accumulé. Ce lien s’est maintenu au
début de capitalisme industriel, dont l’Angleterre était,
jusqu’à la première guerre mondiale, la principale puissance
économique. Elle était alors en mesure d’imposer ses propres
règles pour le commerce international, dont les échanges se
payaient en or.
La situation a changé après la
première guerre mondiale, alors que les Etats-Unis devenaient
la première puissance mondiale. Une prépondérance économique,
militaire et politique qui trouvera son apogée à la fin de la
deuxième guerre mondiale et qui fait que les Etats-Unis, qui
détiennent alors dans leurs coffres les trois quarts des
réserves d’or mondiales, vont pouvoir imposer leurs règles
monétaires. Ce sera fait à l’occasion des accords de
Bretton-Woods, en 1944. Désormais, ce n’est plus l’or, mais le
dollar, dont la valeur est garantie par les stocks d’or US,
qui est la monnaie des échanges internationaux et la référence
de toutes les autres monnaies. Par cette « garantie », l’Etat
US s’engageait à rembourser en or toute remise de dollars par
les banques nationales étrangères.
Mais les réserves en or des
Etats-Unis, engagés dans les guerres de Corée, puis du
Vietnam, vont se réduire au point de ne plus être en mesure de
couvrir les sommes en dollar accumulées dans les réserves des
autres Etats et des banques. Sommes d’autant plus importantes
que l’Etat américain a largement fait appel à la planche à
billets pour financer les plans Marshal et autres « aides » à
la reconstruction de l’Europe et du Japon. L’écart entre les
richesses réelles accumulées en or dans les caisses publiques,
et la bulle monétaire constituée par tous les dollars
disséminés dans le monde entier menace de se résoudre dans un
brutal effondrement monétaire. La crise commence en 1968 et
conduit le président Nixon, en 1971, à décréter que désormais
le dollar ne sera plus convertible en or.
Le dollar rompt ainsi les
amarres avec la monnaie métallique, avec toute référence, même
distendue par l’inflation monétaire, au travail social
accumulé. L’euro, créé en 1979, est la première grande monnaie
sans référence avec une monnaie métallique. Les monnaies sont
désormais des entités « flottantes », soumises aux caprices
des spéculateurs sur les marchés des changes. La seule
« régulation » vient de l’intervention des banques centrales,
à coup de planche à billets.
Et actuellement, alors que la
mondialisation capitaliste atteint ses limites, la situation
monétaire internationale est bien pire qu’en 1971 : alors que
le dollar reste la principale monnaie d’échange, les caisses
de l’Etat américain ne sont qu’une gigantesque dette
insolvable,… dont la Chine est un des principaux créanciers.
Ainsi, l’accumulation des richesses extorquées aux salariés
chinois au cours de ces dernières années de croissance est
constituée pour une grande part de monnaie de singe, à la
merci d’un effondrement du dollar… C’est peut-être
l’expression la plus achevée de cette schizophrénie du
capitalisme.
Régulation,
nouvelle « gouvernance mondiale » ?
Gouvernements et dirigeants
économiques cherchent à éviter le pire, jonglant entre libre
échange et protectionnisme, rêvant de régulation, d’une
nouvelle « gouvernance mondiale » qui mettrait de
l’ordre dans l’anarchie financière, monétaire, économique
internationale.
Mais ils sont bien impuissants
à la mettre en place. Les capitalistes ne connaissent pas
d’autre loi que celle du rapport de force. Loin de les aider à
trouver la solution « coopérative » qui s’impose, la crise
accentue au contraire la concurrence, les pousse à la guerre
économique, voire militaire.
La stabilité dans les échanges
ne peut se retrouver que sur la base d’une production
débarrassée des lois du marché et de la concurrence, autrement
dit, une production planifiée, sous le contrôle des
travailleurs et de la population, en fonction des besoins
réels. Les monnaies ne retrouveront leur fonction de
régulation dans les échanges et la comptabilité que si elles
sont débarrassées de la concurrence, de la spéculation et du
dumping que pratiquent les Etats pour s’assurer des parts de
marché.
Le capitalisme, pour répondre
aux besoins du développement des marchés mondiaux, a mis en
place des réseaux de circulation électronique de la monnaie
qui peuvent relier le moindre village, la moindre boutique, au
système bancaire mondial. Si ces réseaux ont largement
contribué à démultiplier la spéculation financière, ils
constituent aussi un formidable support technique, qui
permettrait la circulation en temps réel d’une monnaie stable,
instrument indispensable au contrôle rationnel et démocratique
de la production et des échanges.
Daniel
Minvielle