Comprendre
les mécanismes de l’évolution du monde naturel, vivant et
social est un besoin pour tous ceux qui veulent changer le
monde. A l’inverse, de tout temps, les conceptions
évolutionnistes ont été perçues par les classes dominantes
et leurs idéologues comme un danger susceptible de semer le
trouble dans les consciences, de saper les bases de l’ordre
établi. Encore aujourd’hui.
Lorsque
Jean-Paul II, 137 ans après la publication de l’Origine des
espèces, 1996 (!), reconnaît au nom de l’Eglise que tout
n’est pas faux dans le darwinisme, il se paie le ridicule
d’ajouter « à condition que cela ne mène pas au
matérialisme ! ». Le matérialisme, c’est bien cela
l’inacceptable aux yeux des curés de toutes obédiences, le
péché mortel du darwinisme ! Les Eglises n’ont pas
excommunié le darwinisme parce qu’il pêchait avec
l’évolution, mais parce qu’il en écartait tout plan divin,
qu’il soumettait l’évolution aux hasards des mutations et
des variations aléatoires du vivant. C’est pour cela que les
Eglises, quelles qu’elles soient, fondements idéologiques de
la domination des classes possédantes, ont toujours combattu
avec acharnement le matérialisme.
Le
créationnisme, la croyance en un dieu créateur ou en toute
autre forme de force supérieure qui donnerait un sens
prédéterminé à l’évolution, a pris et continue de prendre
aujourd’hui de multiples aspects. Bien des intellectuels
déploient des efforts inconsidérés pour tenter de maintenir
dieu en vie alors que sa mort scientifique a été enregistrée
depuis Darwin et sans cesse confirmée par les progrès de la
science.
La théorie de l’évolution de
Darwin a porté le coup de grâce au récit biblique. C’est
tout l’édifice religieux, base idéologique de l’ordre
social, de la domination des classes possédantes, qui se
trouvait déstabilisé par cette idée d’un monde qui ne
trouvait qu’en lui-même et en ses propres ressources le
moteur de son évolution. De nombreux épisodes de la réaction
de l’Eglise, à la suite de la parution de l’ « Origine
des espèces » montrent à quel point elle fut
déstabilisée, caricaturant Darwin pour mieux le combattre,
réduisant l’homme à sa prétendue ascendance simiesque. « Pourvu
que nos gens n’en sachent rien ! », s’était exclamé
alors une aristocrate !
Les
croisades créationnistes aux Etats-Unis, une lutte
politique
Malgré
la confirmation au XXème siècle de la validité de la théorie
de Darwin par la génétique, la génétique des populations,
l’embryologie…, l’évolution est restée la cible privilégiée
des attaques des créationnistes. Aux Etats-Unis, bastion
mondial du créationnisme, leur combat n’a jamais cessé,
témoignant de cette lutte toujours vivante des milieux
réactionnaires contre l’idée d’une évolution sans plan
préétabli, guidée par rien d’autre que par les propriétés
mêmes de la matière. La bataille des sectes créationnistes
que l’on ne peut qualifier de bataille d’idées tant elle
relève d’arguments n’ayant aucune crédibilité, est avant
tout une lutte politique qui combat le progrès et les
classes travailleuses qui le portent. Les pouvoirs
réactionnaires ont toujours su s’appuyer sur ce fond de
préjugés rétrogrades et obscurantistes.
Dans
les années 20, dans plusieurs Etats réactionnaires du Sud,
sous la pression de groupuscules protestants
fondamentalistes, des lois furent votées, interdisant
l’enseignement de l’évolution dans les écoles publiques,
comme contraire au récit de la Genèse et aux valeurs
religieuses de la société américaine. Elles écartèrent des
générations d’enfants de l’enseignement de l’évolution,
jusque dans les années 60 où le gouvernement, dans le
contexte social d’explosion des luttes des minorités pour
leurs droits, relança un programme scientifique ambitieux
pour concurrencer l’URSS dans la bataille spatiale, et
abolit les lois antiévolutionnistes.
Ces
groupuscules fondamentalistes, au début des années 80,
refirent une tentative dans 26 des Etats les plus marqués
par la ségrégation raciale, pour contourner la laïcité
inscrite dans la Constitution et obtenir des lois pour
l’enseignement de la Bible dans les écoles publiques. Ils
revendiquaient l’enseignement du créationnisme au même titre
que l’évolution, comme deux hypothèses à considérer à
égalité, et furent soutenus par le candidat Reagan qui, en
1980, à la veille de devenir président, n’hésitait pas à
déclarer que « L’évolutionnisme est seulement une théorie
scientifique, que la communauté scientifique ne croit plus
aussi infaillible qu’on l’a cru autrefois. En tout cas, si
l’on se décide à l’enseigner dans les écoles, je pense
qu’on devrait aussi enseigner le récit biblique de la
Création. ». Malgré leurs tentatives délirantes pour
donner une base scientifique aux écrits Bibliques, en créant
des universités délivrant des doctorats, une multitude de
publications, de conférences… et malgré l’appui du pouvoir,
ils ne parvinrent pas à faire rentrer dans la loi
l’enseignement du créationnisme dans les écoles publiques.
Mais leur capacité de nuisance reste importante et
l’activisme fondamentaliste créationniste est resté très
actif. En 2005, Bush déclarait que « … les deux parties
(créationnisme et évolution) doivent être enseignées
correctement… Une partie de la mission de l’éducation est
de présenter aux personnes les différentes écoles de
pensée »…
Le
« dessein intelligent » ou les prétendus arguments
« scientifiques » du créationnisme…
Avec
le recul qu’impose à la société la faillite du capitalisme,
créationnistes et intégristes de tous ordres, chrétiens,
juifs ou islamistes, regagnent du terrain. Mais beaucoup ont
dû intégrer les résultats de la science et l’évolution, et
dû revoir leur argumentation.
Ainsi,
une nouvelle idéologie néo-créationniste a vu le jour dans
les années 90, celle du « dessein intelligent ». Le dessein
intelligent (Intelligent Design en anglais)
affirme que « certaines observation de l'univers et du monde du vivant
seraient mieux expliquées par une cause intelligente que
par des processus aléatoires tels que la sélection
naturelle ». Cette théorie a été développée par un
cercle de réflexion conservateur chrétien américain, le
Discovery Institute. Ses objectifs sont on ne peut
plus clairs, « vaincre le matérialisme scientifique et ses héritages
moraux, culturels et scientifiques ; remplacer les
explications matérialistes par la compréhension théistique
que la nature et l’être humain sont créés par Dieu. ».
Le
dessein intelligent prétend que le monde vivant a atteint un
tel degré de complexité jusqu’à l’homme qu’il ne peut que
relever d’une intention, de l’intervention d’une force
extérieure supérieure qui a orienté l’évolution jusqu’à
l’homme….
Le
dessein intelligent essaie de donner un habillage
scientifique au créationnisme, pour faire illusion. Ses
partisans évitent de citer dieu et les saintes écritures
pour réintroduire le plan divin sous une autre forme, plus
pernicieuse. L’évolution oui, puisqu’il le faut, mais pas le
matérialisme darwinien…
Leurs
arguments reprennent les conceptions finalistes de la nature
qui ont fleuri au XVIIIème siècle sous le nom de « théologie
naturelle », c’est à dire la croyance en un « grand
horloger » nécessaire à la mise en œuvre d’une mécanique
aussi parfaite et harmonieuse que notre univers. Mais si
cette conception représenta au XVIIIème siècle un progrès,
en s’émancipant des dogmes religieux enseignés à cette
époque, sa défense aujourd’hui relève d’un combat
réactionnaire. Darwin, formé à la « théologie naturelle »
s’en émancipa lui-même en rassemblant et en mettant en
relation tout au long de sa vie les éléments qui lui
permirent de formuler sa théorie matérialiste de la
sélection naturelle.
Ce
type de conception finaliste joue de la recherche du
sensationnel, du mystère pour diffuser ses inventions.
Ainsi, la chaîne Arte, en 2005, s’est fait piéger en
diffusant un documentaire de la paléontologue française Anne
Dambricourt-Malassé, qui par ailleurs ne fait pas mystère de
ses préoccupations religieuses. Elle y développait sa
théorie selon laquelle il existerait une pression interne
qui pousse l’homme à évoluer toujours dans le même sens,
depuis des millions d’années. Elle aurait même localisé
cette force, cette « propriété interne du vivant »,
dans l’os sphénoïde du crâne, dont elle aurait étudié
l’évolution chez les primates jusqu’à l’homme ! Jusqu’où
n’irait pas se cacher la main du créateur ?
La
préoccupation et la démarche de gens comme
Dambricourt-Malassé, ne sont pas nouvelles : réconcilier
science et religion, comme avait essayé de le faire en son
temps le paléontologue jésuite Teilhard de Chardin qui
inventa la notion d’ « orthogénèse de fond »,
c'est-à-dire d’évolution dirigée vers un but… le « point
Oméga », identifié à Dieu. Aujourd’hui encore l’Eglise, en
mal de crédibilité, cherche toujours à prouver que science
et religion ne seraient pas si éloignées, voire compatibles.
Le Vatican est pour cela grand promoteur de colloques dont
le dernier en date, en février 2009, cherchait à démontrer
qu’un dialogue est possible entre scientifiques et
religieux, et que évolution et création ne sont pas
incompatibles.
« Une
évolution en quête de sens », disent les théoriciens
finalistes du dessein intelligent, qui nous ramènent à
l’existence d’une force supérieure qui domine l’homme… pour
le soumettre.
Etre
matérialistes, pour comprendre le monde et le changer
Le
combat contre toutes les oppressions passe par la conquête
de la liberté pour émanciper la pensée de l’obscurantisme en
s’appropriant les données et les progrès de la science, pour
s’affranchir des préjugés et des dogmes et devenir maître de
son propre destin. Cette bataille d’idée s’inscrit dans la
lutte des opprimés pour leur émancipation, en est partie
intégrante.
Oui,
mais la science n’explique pas tout, nous dit-on… Certes, et
elle n’a pas cette prétention, mais il est vrai que le
dessein intelligent et autres théories finalistes que nous
combattons se nourrissent de ce que la science n’explique
pas encore, de la part d’ignorance qui ouvre la porte aux
explications « surnaturelles », religieuses… Si on ne peut
expliquer ce qui a précédé l’instant du Big Bang, si de
nombreux points d’ombre demeurent dans la compréhension de
l’évolution, etc., ce serait parce qu’il existe une volonté
supérieure, créatrice du monde… Là où la connaissance trouve
aujourd’hui ses limites, les idéalismes s’engouffrent dans
la brèche. Mais la science, si elle n’explique pas tout,
continue cependant de progresser pour remplacer les charmes
du mystère par ceux, bien plus tentants de la connaissance
du vivant et de la matière…
La
conception matérialiste heurte tous les préjugés et la
morale des classes dominantes qui visent à justifier leur
domination. Que deviennent leurs prétentions sans le dogme
de Saint-Thomas d’Aquin au XIIIème siècle, du « supérieur
qui ne saurait provenir de l’inférieur » ou si tout ce
qui existe mérite de périr !
L’animalité
de l’homme ne fait pas de doute ; mais l’homme a aussi cette
particularité unique parmi les espèces d’être un animal
conscient, produit de ce processus prodigieux qui a conduit
en quelque sorte la matière à devenir consciente
d’elle-même. Un animal conscient qui, à travers le processus
naturel de l’évolution, n’est plus seulement soumis à son
environnement, mais agit sur lui et le transforme.
Le
matérialisme biologique ne suffit pas à rendre compte de
cette aventure. Il nous faut alors entrer dans le domaine de
l’Histoire, de la conscience et de la morale. Nous y
reviendrons dans un prochain article. Mais là où certains
voient dans l’extraordinaire histoire de cette espèce
particulière qu’est l’homme, un élément mystérieux, une
limite à la connaissance, et dominés, inventent une force
supérieure dont nous serions la création, les sciences
humaines progressent, pour comprendre cette histoire comme
partie intégrante de l’histoire de la matière, des premières
molécules vivantes jusqu’à l’homme pensant, à travers une
démarche matérialiste.
La
science biologique et génétique confirme aujourd’hui ce que
disait Darwin : les différentes espèces vivantes, végétales
et animales sont le résultat d’une évolution de la nature
dont l’homme est le dernier maillon. Par la sélection
naturelle, se sont sélectionnés des instincts sociaux qui
ont permis le développement de la morale à la base de
l’organisation sociale. Même s’il est vrai que la science
n’arrive pas encore à expliquer tous les enchaînements qui y
ont conduit, c’est seulement en s’inscrivant dans cette
dimension matérialiste qu’elle progresse.
La
quête de sens dont se revendiquent les partisans du dessein
intelligent et les idéalistes répond à un besoin social mais
le sens de la vie humaine se construit lui-même à travers
l’histoire, par le travail, par la conscience collective, la
solidarité qu’il produit, les projets qu’il forge… Nul
besoin de mystère pour l’expliquer et surtout pour lui
donner un contenu nouveau, moderne, adapté aux évolutions de
la société, de la nature, de l’environnement…
Comprendre
le monde, c’est aussi travailler à le changer, à donner une
cohérence aux données modernes de la science pour permettre
à l’homme de continuer à se développer en harmonie avec la
nature, la matière dont il est une composante, le produit.
N’est-ce pas cela donner un sens à sa vie, à la vie de
l’humanité, à son incessant combat pour progresser ?
Le
marxisme n’a pas d’autre ambition que d’y participer
pleinement, à tous les niveaux de la vie sociale, en donnant
à la lutte politique sa pleine dimension émancipatrice.
Christine Héraud