Un programme pour les luttes sociales et politiques des travailleurs
Au début du mois d’avril, des rapports émanant de
divers organismes (FMI, OCDE, OFCE, INSEE…) sur la
conjoncture économique nationale et mondiale ont suscité une
vague d’optimisme sur la sortie de la crise… Ainsi,
le journal les Echos du 11 avril titrait :
« La croissance française s'affermit en dépit des
incertitudes sur l'activité mondiale », commençant
son article par l’intitulé du rapport de l’INSEE, « Les
chocs passent, l’activité résiste »…
Hélas, l’optimisme aura été de courte durée… Un
premier "choc" a bousculé les certitudes : le 14 avril, une
nouvelle vague de spéculation s’est abattue sur la dette
publique de la Grèce, poussant à 20 % les taux exigés par
les « marchés » pour certains titres. Cela un an après que
l’Union européenne, la BCE et le FMI aient concocté leur
fameux « plan de sauvetage » sensé protéger les pays
européens les plus menacés de faillite, en « rassurant
les marchés ». Le 19 avril, nouveau "choc" : la crise
de la dette publique jusqu’alors réputée être cantonnée à
certains pays de la zone euro touchait les Etats-Unis, sous
la forme d’une menace de dégradation de sa note par l'agence
de notation Standard & Poors. Cette mise en cause de la
capacité des États-Unis à rembourser leurs dettes s’est
répercutée immédiatement à l’ensemble du système financier
international, entraînant une baisse générale des Bourses…
Les
Etats sous la tutelle des banques
Les USA sont le pays le plus endetté au monde en
valeur absolue, avec une dette publique de plus de 15 000
milliards de dollars, et parmi les plus endettés en valeur
relative, puisque cette dette atteint un peu plus de 100 %
du PIB, l'équivalent des richesses produites par le pays !
Malgré cette dette abyssale, investir dans les obligations
d'État US restait, selon les agences de notation, une
opération réputée sans risque, notée "AAA". Cela ne rendait
pas pour autant le pays solvable, mais cela assurait une
certaine stabilité dans le monde fou de la spéculation
financière : personne n’osait imaginer que la plus grande
puissance mondiale puisse faire faillite malgré l'ampleur de
sa dette et une balance commerciale largement
déficitaire...
Mais les temps changent, les rapports de force
économiques internationaux sont bousculés par la
mondialisation, l'ascension de grandes puissances comme la
Chine, et envisager une faillite des États-Unis n'est plus
un sujet tabou. C'est ce que vient de dire l'agence Standard
& Poors.
La dette US, déjà considérable avant le
déclenchement de la crise, s'est énormément accrue du fait
des milliers de milliards dépensés pour sauver les banques
de la ruine, puis financer le plan de soutien aux grandes
entreprises. Il y a quelques mois, la banque fédérale
américaine, la FED, a lancé une opération de rachat d'une
partie de cette dette, à hauteur de 600 milliards de
dollars, financée par la planche à billets. Cette émission
massive a eu pour effet d'abaisser la valeur relative du
dollar sur le marché des changes, avec un double avantage :
diminuer d'autant la valeur des titres de la dette US
détenus par des fonds souverains étrangers ; favoriser les
exportations américaines et limiter les importations,
essentiellement au détriment de l'Union européenne. La
« faiblesse » actuelle du dollar est le résultat de cette
politique, des doutes sur la dette et du maintien par la FED
d'une politique de taux extrêmement bas pour le
refinancement des banques que vient de confirmer son
directeur, Bernanke.
Le gouvernement américain justifie cette politique
de dumping monétaire en affirmant que le redressement de
l'économie mondiale ne peut passer que par le redressement
préalable de l'économie la plus puissante, celle des
États-Unis, les autres ne pouvant manquer de suivre... Il
apparait aujourd'hui, comme il était prévisible, que le
procédé est en train de faire long feu.
Comme fait long feu la politique de l'Union
européenne et son "Fonds de sauvegarde européen"
(FSE). A peine quelques jours après que nos dirigeants se
soient félicités de son efficacité à l'occasion du "sauvetage"
du Portugal, la nouvelle charge spéculative sur la dette de
la Grèce révèle la véritable nature, le véritable objectif
de ce fonds : non pas mettre les pays les plus fragiles à
l'abri d'une faillite, ce qui aurait consisté à les aider à
se débarrasser de leur dette, mais protéger les principales
banques européennes des conséquences qu'auraient pour elles
ces faillites...
Faillites dont elles seraient les premières
responsables, car ces "marchés obligataires" qu'il
s'agissait de "rassurer" sont constitués pour l'essentiel de
grandes banques allemandes, britanniques et françaises. Ce
sont elles qui spéculent sur la dette publique du Portugal,
de la Grèce, etc. Ce sont elles qui poussent ces pays à la
faillite. Et ce sont elles que le FSE cherche à protéger en
les débarrassant de titres menacés de perdre toute valeur
des conséquences même de leur rapacité. Avec, cerise sur le
gâteau, de l'argent que le FSE doit emprunter... sur ces
mêmes "marchés", à ces mêmes banques !
"Rassurées", elles le sont effectivement et peuvent
reprendre leurs opérations spéculatives, comme elles
viennent de le faire sur la dette grecque. Cela n'empêche
pas, au mépris de toute vraisemblance, le patron du FMI et
peut-être futur candidat socialiste à la présidentielle
Strauss-Kahn, de continuer à prétendre que le FSE a permis
de sauver la situation, qu'il n'y aura pas d'autre cas, que
l'Espagne s'en tirera sans devoir faire y faire appel...
Mais quand, avec la "rechute" de la Grèce, le bluff se
révèle au grand jour, le personnage croit pouvoir s'en tirer
en déclarant : "La
réalité, c'est que ces gens-là, ils sont dans la merde. Et
y sont gravement. Ils ont beaucoup bricolé, ils savent
très bien qu'ils ne paient pas d'impôts, que c'est un
sport national de ne pas payer d'impôts en Grèce, que ça
truande un maximum."...
Ces propos xénophobes, amalgamant sous un méprisant
« ces gens-là » les exploités aux exploiteurs, les
travailleurs et les victimes populaires de la crise et des
plans d’austérité aux banquiers et aux hommes d’État
corrompus qui en sont responsables, ne peuvent vraiment
étonner dans la bouche du patron d’un organisme dont la
spécialité est de faire depuis plus d’un demi-siècle à
l’échelle mondiale ce que le FSE cherche à faire à l’échelle
européenne depuis une année : maintenir en fonctionnement le
mécanisme de la dette publique, la machine à pomper les
richesses dans les poches de populations réduites à la
misère pour le plus grand profit du monde de la finance.
Au coût social dramatique des mesures d'austérité
s'ajoute aujourd'hui celui de l'offensive spéculative de ces
dernières semaines sur le pétrole et les matières premières
minières et agricoles, dont les prix dépassent aujourd'hui
les niveaux atteints en 2008 et qui avait alors déclenché
des "émeutes de la faim" dans une trentaine de pays.
Tout cela contribue, dans une logique de fuite en
avant permanente, à accumuler les contradictions. La hausse
du prix de l'énergie et des matières premières augmente le
coût de production des marchandises tandis que la régression
sociale due aux mesures d'austérité diminue la demande
solvable, alimentant la récession économique, éloignant les
perspectives de reprise. La spéculation effrénée accumule de
nouvelles bulles, les risques d'un nouveau krach financier.
Les mesures prises pour lutter contre la crise de la dette
augmentent l'endettement, poussent les États vers la
faillite...
Le
capitalisme impérialiste et libéral face à une crise
politique généralisée
Ce pas de plus dans la crise démontre à quel point
les États sont au service des classes privilégiées, une
soumission aux intérêts immédiats des grands actionnaires
des multinationales financières et industrielles qui se
mesure tout autant dans la situation politique
internationale. La persistance de la crise, son
approfondissement, exacerbent la concurrence que se livrent
ces multinationales pour maintenir leurs profits, voire leur
existence. Elle les pousse à accentuer leur pression sur les
salariés, les populations, les gouvernements des pays
qu’elles soumettent à leur pillage.
Et ce sont les États, avec leur diplomatie et leurs
armées, qui se chargent de la besogne, comme en témoigne la
situation de guerre ouverte qui règne sur la planète et qui
vient de franchir un pas avec l’intervention de l’OTAN en
Libye. Un pas de plus dans l’état de guerre permanent à
travers lequel les puissances impérialistes, en Irak, en
Afghanistan, en Côte d’Ivoire et ailleurs, cherchent à
maintenir leur contrôle sur leurs sources
d’approvisionnement énergétiques, minières et agricoles et
sur les grandes routes de circulation des marchandises.
Guerres contre les peuples, pour maintenir les
relations de domination impérialistes, mais guerres à
travers lesquelles se joue aussi l’affrontement entre les
impérialismes eux-mêmes pour favoriser leurs propres
multinationales face à leur concurrence et aux
bouleversements résultant de la mondialisation et de la
crise.
La vague révolutionnaire du monde arabe est une
manifestation puissante de ces bouleversements, de la crise
politique généralisée qui frappe le capitalisme mondialisé,
de la force que peut prendre la révolte de peuples qui ont
décidé de se lever contre l’exploitation, l’arbitraire, le
manque de droits et de liberté.
En Europe, la crise politique qui résulte de la
crise économique et sociale et de la guerre de classe menée
par les gouvernements ne prend certes pas les mêmes formes.
Elle n'en est pas moins bien réelle.
Elle s'exprime, sur le fond, par un inévitable
glissement à droite du personnel politique de la
bourgeoisie, contraint de limiter les droits démocratiques
pour mieux pouvoir imposer aux classes laborieuses
l'austérité, la précarité, le chômage, la précarité, la
casse des services publics. Ce glissement à droite se
constate aussi bien dans la politique de chacun des partis
de gouvernement que dans le poids électoral de plus en plus
important que prennent les partis souverainistes, d'extrême
droite, au niveau européen.
Elle s'exprime aussi, et c'est bien plus important
pour l’avenir, par un fait considérable, même s'il ne se
traduit encore que faiblement sur le plan politique : la
compréhension par des masses de plus en plus importantes de
travailleurs que l'État n'est pas neutre, qu'il est soumis
aux banques. On a pu le mesurer dans les mouvements sociaux
importants qui se sont opposés, à l'automne dernier ou cet
hiver, aux diverses mesures prises par les gouvernements
européens pour faire payer la crise aux populations. On peut
aussi le mesurer, en creux pour le moment, dans les taux
d'abstention des travailleurs et des couches populaires aux
diverses élections.
Cette prise de conscience du rôle et de la nature
de classe de l'État constitue la base pour l'émergence d'une
nouvelle conscience de classe, ici, en Europe.
Et c'est aussi ce qui se prépare dans les pays dits
émergents. Les révoltes qui secouent en ce moment les
pouvoirs du monde arabe, qui ont poussé en Tunisie et en
Égypte les dictateurs à la démission nous ont montré des
jeunes, des travailleurs émancipés de la domination du
sentiment national et de l'anti-impérialisme, se battant
contre l'oppression, pour leur dignité et leurs droits de
travailleurs, émergence d'une conscience de classe.
A
défaut de solutions, la démagogie populiste contre les
travailleurs
Face à cette évolution de la conscience des
travailleurs, une des préoccupations essentielles du
personnel politique de la bourgeoisie est de tenter de
redonner un semblant de légitimité à l'État, de ramener les
abstentionnistes à leur "devoir civique", en tentant de
ranimer de vieilles illusions sur un État au dessus des
classes, garant de la justice sociale.
C'est ce que vise Marine Le Pen, qui vient de
présenter, au début du mois, les « grandes orientations » du
« Projet économique du Front national », le programme à
travers lequel elle promet aux « Français », si elle devient
présidente de la République, de les mettre à l’abri de la
crise…
Cherchant à s'appuyer sur des préoccupations bien
réelles des couches populaires, ce projet est truffé de
citations d'économistes et d'universitaires sensées lui
donner un côté "scientifique" qui ne saute pas aux yeux à la
lecture...
Son premier cheval de bataille est la sortie de
l'euro, le retour au franc, à une souveraineté monétaire qui
donnerait "à la France" et à son État les moyens
d'une politique favorable aux "Français". État qui
devrait devenir "fort et stratège", c'est-à-dire
s'inscrire"dans la tradition colbertiste française"...
État qui se chargerait de conduire la ré-industrialisation
de la France au bénéfice de l'emploi et du pouvoir d'achat,
d'imposer des "protections raisonnées aux frontières".
Des mesures indispensables pour redonner toute leur place
dans l'économie nationale aux "couches moyennes",
c'est-à-dire, en fait, au patronat des PME et des PMI à qui
le FN promet protection contre la concurrence des grandes
entreprises, les dictats des banques et de la grande
distribution, une fiscalité adaptée, le transfert des
charges sociales sur les caisses de l'État, autrement dit
sur l'impôt payé en priorité par les salariés. Les salariés
ne sont certes pas oubliés dans cette "meilleure
répartition des richesses" : outre les emplois
miraculeusement recréés par la ré-industrialisation, ils
bénéficieront de la "restauration de l'échelle mobile"
des salaires... sans que l’on sache à combien s’élèveraient
ces salaires.
La présentation du programme s'achève sur la
question des dépenses publiques et de la dette. Concernant
la dette, pas question de moratoire ou d'annulation. La
mesure qu'envisage le FN, c'est de la "nationaliser",
autrement dit de faire en sorte que les titres de dette
détenus par des créanciers étrangers soient rachetés par des
banques françaises. Enfin, pour faire des économies, l'État
devra faire la chasse aux "mauvaises dépenses", à
commencer par celle de "l'immigration massive" dont
la "réduction drastique" apporterait, si l'on en
croit le "spécialiste en ressources humaines" appelé
à la rescousse, 40 milliards d'euros par an...
Dans les faits, ce programme, démagogique et
populiste sur la forme, est clairement libéral sur le fond.
Tel qu'il est, il vise à capter, en jouant sur les préjugés,
les fausses évidences, les voix de la petite bourgeoisie,
des petits patrons, mais aussi d'une partie des couches
populaires les plus démoralisées par la crise et qui se sont
détournées des partis "classiques".
Sur ce terrain, il pousse
plus loin la démagogie de Sarkozy, le double langage, le
mensonge de prétendre répondre aux difficultés des classes
populaires alors qu’il s’agit de les bâillonner pour mieux
servir les classes dominantes.
Face à la surenchère réactionnaire à laquelle se
livrent droite et extrême droite, le programme du PS est
bien incapable d'apporter une alternative réelle. En 87
pages, ce programme, qui s'intitule "Redresser la France,
retrouver la justice, rassembler les Français",
énumère de multiples objectifs avec lesquels, pour beaucoup,
on ne peut qu'être d'accord. Comment ne pas être d'accord
sur le fait de "Donner un avenir à la jeunesse" ? ou
encore sur l'affirmation qu'"un toit c'est un droit"...
Mais ce programme, ça n'est pas un scoop, ne remet bien
entendu pas le moins du monde en cause les fondements de
l'État qu'il vise à servir. État au service des grands
patrons des multinationales et de la finance, du respect des
lois du marché, de la concurrence et de la propriété privée
des moyens de production et d'échange. Autrement dit dans la
continuité, à quelques nuances de mise en œuvre près, de la
politique que mènent Sarkozy en France, Zapatero en
Espagne... et Strauss-Kahn au FMI.
Répondre
à la crise, dès maintenant
Quelles que soient les manœuvres de celles et ceux
qui voudraient limiter l'horizon politique aux perspectives
électorales de 2012, il est urgent d'apporter, dès
maintenant, nos propres réponses, sur le terrain social
comme sur le terrain politique, aux conséquences comme aux
racines de la crise.
Cela impose que l'on se place résolument sur un
terrain de classe, en affirmant clairement que seules nos
luttes seront en mesure d'inverser les rapports de force, et
qu'il n'y a rien à attendre d'un changement de gouvernement
s'inscrivant dans le respect des "lois de la République".
C'est pourtant ce que fait le Front de Gauche, réduisant à
l'impuissance son programme, aussi radical soit-il sur la
forme.
Car la question du programme ne
peut se réduire à la question des mesures qu'il met en
avant, qu'elles soient sociales, financières ou économiques.
Encore faut-il discuter de la nature du pouvoir qui serait
en mesure de les mettre en œuvre, et donc de la façon dont
un tel pouvoir pourrait se mettre en place. Nous écrivions,
dans les principes Principes fondateurs que nous
avions élaboré au moment de la création du NPA : "C’est
par le développement et la généralisation des luttes, des
grèves généralisées et prolongées que l’on peut bloquer
les attaques, imposer des revendications. C’est le rapport
de forces issu de la mobilisation qui peut permettre la
mise en place d’un gouvernement qui imposera des mesures
radicales en rupture avec le système et engage une
transformation révolutionnaire de la société." C'est
cette base que nous avons adopté à une large majorité, lors
du dernier congrès, le texte "Nos réponses à la crise"
: un programme politique pour les luttes sociales et
politiques des travailleurs. Un programme posant la question
du pouvoir.
L'actualité nous le montre tous
les jours, revendiquer pour nos droits les plus élémentaires
et légitimes, sociaux comme démocratiques, se heurte
directement au pouvoir de l'État. L'affrontement social est
indissociable d'un affrontement politique qui pose la
question de qui dirige la société : une minorité de
parasites financiers, ou l'immense majorité qui crée toutes
les richesses ? Autrement dit, qui pose la question du
pouvoir en termes de classes sociales.
Aller au bout de l'affrontement
social, c'est aller jusqu'au bout de l'affrontement
politique : substituer au pouvoir des riches pour les riches
un gouvernement démocratique des travailleurs, issu des
mobilisations et de leur organisation. Un tel gouvernement
aurait alors non seulement la volonté politique, mais aussi,
en s'appuyant sur la population mobilisée et l'organisation
démocratique construite à travers les luttes, les moyens de
prendre les mesures "techniques" imposées par la crise.
C'est ce programme qu'il est plus que temps
d'opposer aux bateleurs réactionnaires de la droite et de
l'extrême droite. Cela passe, bien sûr, par la nécessité de
nous lancer, résolument et sans plus attendre, dans la
campagne des présidentielles. Mais, bien au-delà de la
présidentielle, cela demande que nous fassions du NPA
l’instrument nécessaire à la défense de cette politique,
dans les luttes sociales et politiques aujourd’hui, dans la
lutte pour la conquête du pouvoir demain.
Daniel Minvielle