Rassembler la « gauche de la gauche » ou regrouper autour d’un programme de rupture anticapitaliste ?
A
en croire certains commentateurs politiques, jamais, à un
peu moins d’un an de l’échéance présidentielle, le paysage
politique n’aura été si éclaté, si incertain. Il est vrai
qu’à la faveur de la crise de la droite et de la perspective
de la gauche de revenir aux affaires en remportant sa
première élection présidentielle depuis 1988, les appétits
s’aiguisent et les candidats ne manquent pas, une vingtaine
à ce jour.
Discrédités, les partis
majoritaires face au spectre du 21 avril
L’impopularité
record de Sarkozy accélère la décomposition du parti
présidentiel. Les petites phrases de Guéant pour regagner le
terrain perdu face au Front National tentent en vain de
détourner l’opinion des préoccupations sociales. Et les
tentatives de Sarkozy de refaire le coup du président du
pouvoir d’achat ne font que souligner un peu plus son
imposture, rappeler ses promesses non tenues alors que les
prix flambent et que les profits des grands groupes
repartent de plus belle. Aux salariés la farce de la prime
de 1000 euros (qui ne sera ni obligatoire, ni même… de 1000
euros !), aux riches la réforme fiscale, bien réelle
celle-là, pour payer moins d’impôts ! Même dans la dernière
ligne droite avant les élections présidentielles, Sarkozy
reste le président des riches au prix d’une impopularité
record. A tel point qu’un certain nombre de députés UMP
souhaiterait l’organisation de primaires pour désigner
Fillon ou Juppé comme candidat de la droite et écarter le
spectre d’un 21 avril à l’envers.
Pour
autant les ténors socialistes ne pavoisent tant ils savent
le jeu incertain. Car si le PS sort vainqueur en pourcentage
des élections cantonales, il perd tout de même un million de
voix par rapport au scrutin précédent de 2004 à la faveur
d’une abstention record. Le PS, lui aussi, porte le
discrédit d'une classe politique toute acquise à la défense
intransigeante des intérêts des classes possédantes. Et si
la plupart des sondages donnent Sarkozy éliminé à l’issue du
premier tour à la faveur d’un duel PS/FN, à gauche aussi on
s’inquiète déjà d’un trop-plein de candidats : que Nicolas
Hulot ou le candidat du Front de Gauche fassent un score
trop important et c’est le candidat socialiste
– probablement DSK, bien mal placé en tant que directeur du
FMI pour capter les voix des classes populaires – qui serait
menacé, ouvrant la voie à une réélection de Sarkozy, le
président sortant le plus impopulaire de la cinquième
République ! A contrario, l’absence de candidats adossés aux
poids lourds les priverait du réservoir de voix nécessaire
pour espérer l’emporter au second tour.
Décidemment
le petit jeu politicien se complique à la faveur de la crise
et du rejet massif dans la jeunesse et les classes
populaires de l’alternance sans changement qui se dessine
pour 2012.
Face au Front National, l’unité
de la gauche ou la nécessité d’une politique de rupture
anticapitaliste ?
Devant
la crainte de voir une réédition du 21 avril 2002 qui
exprimait le rejet des partis d’alternance et de
cohabitation après 20 ans l'offensive libérale, certains
voudraient mettre en place des mécanismes visant à assurer
l'alternance et la victoire de la gauche.
C’est
ainsi que dans une tribune publiée dans Libération
le 20 avril, Susan George, Stéphane Hessel, Pierre Khalfa,
Willy Pelletier et Patrick Viveret en appellent à des
primaires de toute la gauche pour organiser « une
insurrection civique contre le Front national » et « pour
éviter à la gauche tout risque de ne pas figurer au second
tour en 2012 » : « Certains votent socialistes,
d’autres écologistes, communistes, NPA. Certains dirent
«oui» au traité instituant la Communauté européenne,
d’autres «non». Certains viennent de la deuxième gauche,
d’autres s’y opposèrent. Le passé doit être dépassé. »
Difficile d’abdiquer davantage, d’être plus œcuménique quand
les choix de classes passent pour de simples divergences de
second plan.
On
ne peut combattre le FN, son influence dans les milieux
populaire si l’on s’allie avec ceux-là mêmes qui sont
responsables de sa montée. S’il fallait encore s’en
convaincre, il n’est qu’à lire le programme du PS pour voir
que les travailleurs, les millions de chômeurs et de
précaires n’ont rien à attendre d’un retour de la gauche au
pouvoir. Le terreau sur lequel l’extrême-droite prospère est
celui de la crise et des conséquences de la politique des
classes dominantes sur les conditions d’existence des
classes populaires. Prétendre que l’on peut faire obstacle à
la montée du FN sur le terrain électoral en s’alliant avec
la gauche institutionnelle qui a renoncé depuis bien
longtemps à répondre à l’urgence sociale serait le plus
court chemin vers le pire.
Et
c’est bien sur ce terrain, celui de la nécessité d’affirmer
les exigences des classes populaires minées par la pauvreté,
la précarité et le chômage, d’incarner la révolte contre la
politique des classes dominantes mise en œuvre par les
gouvernements de droite et de gauche, révolte que cherche à
dévoyer le FN à son profit, que le NPA a des responsabilités
particulières.
Car
si la poussée du FN est bien réelle, à la faveur d’un
rapport de force dégradé après l’échec de la bataille sur
les retraites, elle n’est en rien inéluctable. Les
nombreuses grèves sur les salaires attestent que les
salariés n’ont pas renoncé à exiger leur dû. La colère, la
révolte du monde du travail, des laissés-pour-compte peut
trouver une expression politique progressiste, dans le sens
d’une contestation globale du système et de la politique des
partis d’alternance qui vise à faire payer la facture de la
crise aux travailleurs.
L’accueil
chaleureux fait à Olivier Besancenot lors de ses
déplacements pour soutenir les salariés des entreprises en
grève ainsi que les sondages pour les présidentielles qui le
donnent souvent en quatrième position alors même que sa
candidature n’est pas déclarée et qu’il est largement absent
des médias, démontre la popularité de nos idées dans un
secteur significatif de la jeunesse et du monde du travail,
une popularité que les militants constatent tous les jours
sur les marchés, dans les quartiers, à la porte des
entreprises.
Assumer une orientation
anticapitaliste indépendante des antilibéraux
Le
problème, le paradoxe, est que la majorité de la direction
du NPA peine à assumer cette popularité, point d’appui pour
une bataille politique pour armer les luttes, les
mobilisations dans un sens progressiste, celui d’un
affrontement avec le pouvoir pour une rupture
anticapitaliste.
La
première réunion du Conseil Politique National élu par le
congrès du NPA a adopté une motion sur les élections
présidentielles appelant à « un rassemblement
anticapitaliste pour agir dans les prochaines
mobilisations sociales et en vue d’une campagne commune
pour les prochaines échéances électorales » et à
rencontrer pêle-mêle « toutes les forces politiques,
syndicales associatives (LO, AL, PCF, PG, GU, Fase dont
les Alternatifs, écologistes radicaux, CGT, Solidaires,
FSU, CNT, Attac, Copernic…) (…) sous des formes
appropriées. »
Cette
motion a été soutenue par la majorité de la position 1 et
l’ex-position 3, aujourd’hui courant public défendant la
perspective d’insérer le NPA dans un « front social et
politique » pour « l’unité des forces à la gauche
du PS et des acteurs-trices du mouvement social. »,
perspective qui, si elle devait aboutir, signerait la fin du
NPA en tant que parti anticapitaliste indépendant du PS et
de ses alliés antilibéraux.
Il
y a là pour le moins une incohérence de la part de la
majorité des camarades de la position 1 qui avaient défendu
lors du congrès une orientation claire de regroupement des
anticapitalistes excluant nettement la possibilité d’une
alliance avec les forces antilibérales du Front de Gauche :
« A la
Présidentielle,
le NPA sera présent en soutenant une candidature de
rassemblement anticapitaliste indépendante du PS et de ses
alliés », écrivions-nous
dans notre texte d’orientation.
Car
la perspective de « Rassembler les anticapitalistes »
qui fait la une de l’hebdomadaire du NPA du 21 avril est
démentie dès la première ligne de l’article puisque la
proposition s’adresse à tous les partis à la gauche du PS
sans exception, anticapitalistes comme antilibéraux dans la
perspective d’une campagne commune.
S’il
s’agissait de confronter publiquement les points de vues, de
défendre notre politique en assumant nos divergences, de
faire la démonstration de l’impossibilité d’une telle
alliance entre anticapitalistes et antilibéraux en nous
adressant à tous les militants du PCF et du PG pour les
gagner à une autre perspective, pourquoi pas ? Mais une
telle démarche impliquerait de porter un jugement politique
sur les orientations du Front de Gauche, comme le faisait le
document d’orientation de la position 1 au dernier congrès :
« Loin de partir d’un constat d’incompatibilité entre le
programme du PS et celui d’une gauche digne de ce nom, les
dirigeants du Front de gauche sèment l’illusion qu’il
pourrait y avoir un « bon » programme commun
gouvernemental de toute la gauche. Cette stratégie n’est
pas la nôtre et nous défendons notre point de vue, basé
sur l’indépendance stricte vis à vis du PS, auprès des
militant-e-s et sympathisante-s du Front de gauche pour
les convaincre de l’impasse dans lesquels cette ligne les
amène. »
Nos
désaccords sont connus. Les anticapitalistes se situent dans
une stratégie de rupture, sur le terrain des luttes de
classes. Les antilibéraux, eux, restent prisonniers du cadre
parlementaire et institutionnel, des rapports de force
électoraux et ont besoin, en conséquence, d’alliances avec
le PS dont ils restent entièrement dépendants. La « révolution
citoyenne », « l’insurrection dans les urnes »
n’a d’autre objectif que de « peser » sur le
programme du Parti socialiste comme le déclare Pierre
Laurent, le secrétaire national du PCF, sur LCI le 27 avril.
Lui aussi appelle à « l’unité de la gauche de la gauche » en
précisant qu’ « il y a beaucoup de gens à gauche, des
communistes, des socialistes ou des anciens socialistes,
des gens qui se reconnaissent dans l'écologie, qui pensent
que le choix de l'essentiel de la gauche, et en
particulier celui du PS, n'est pas assez audacieux au plan
social ou écologique contre le libéralisme. » Pas
assez audacieux… Comme si le programme du PS n’était pas
entièrement social-libéral, entièrement conçu pour
satisfaire les exigences du monde de la finance à l’exemple
de la politique d’austérité menée par l’ensemble des
gouvernements socialistes en Europe sous l’injonction ou
avec la bénédiction de DSK, probable vainqueur des primaires
socialistes !
Jamais
la perspective défendue par le Front de Gauche de « rassemblement
majoritaire pour gouverner à gauche » n’aura eu moins
de fondement, n’aura constitué aussi nettement une impasse.
Les
démonstrations ont été faites aux Européennes, aux
Régionales, et encore aux cantonales, que nous n’avons pas
de politique commune possible avec le Front de Gauche, sauf
à délaisser notre programme anticapitaliste.
L’incapacité
à assumer cet état de fait exprime les hésitations de notre
parti et de sa direction à être autonome, à porter une
perspective indépendante pour les travailleurs et leurs
luttes. Car au-delà du fait que la candidature de Mélenchon
soutenue par la direction du PCF rend la recherche d’une
candidature de toute la gauche à la gauche du PS caduque, à
moins de se ranger derrière elle et de s’aligner sur sa
politique, chacun sait pertinemment que la démarche initiée
par la motion majoritaire pour une campagne commune n’a pas
la moindre chance d’aboutir.
Elle
donne par contre un espace à la politique d’unité avec les
antilibéraux du NPA LOUP (l’ex-position 3) et des armes au
Front de Gauche et particulièrement au PG pour diviser et
paralyser le NPA.
Dans
un article dont on ne sait s’il est écrit au titre du
courant public NPA LOUP ou s’il reflète la position de la
nouvelle majorité issue du dernier CPN, Léonce Aguirre croit
distinguer « de réelles dissonances (…) au sein du Front
de gauche » entre le PCF et le PG puisque ce dernier
propose dans une résolution d’ouvrir « des discussions
avec le NPA afin de leur renouveler clairement une
proposition d’alliance pour ces élections », texte
qui affirme que « tout doit être tenté pour rassembler
l’autre gauche jusqu’au parti d’Olivier Besancenot. »
Il n’en faut pas plus pour que Léonce Aguirre affirme
tranquillement qu’ « il n’est plus question ici de
ralliement du NPA au Front de gauche mais d’alliance
politique. Elle [la résolution du PG] entre en
concordance avec la résolution votée par le Conseil
politique national du NPA » pour conclure que « Le
NPA a proposé au Parti de gauche de se rencontrer
prochainement. Ce sera l’occasion de discuter du contenu
d’un programme de rupture avec le capitalisme à défendre
lors des prochaines échéances électorales, de la
nécessaire indépendance à l’égard du Parti socialiste,
enfin de la meilleure candidature possible pour rassembler
la gauche anticapitaliste. »
Curieuse
méthode qui s’appuie sur les petites phrases de
circonstances des uns et des autres, plutôt que sur des
choix et des orientations politiques. Que le Front de Gauche
ait déjà choisi un candidat, que sa volonté de revenir au
pouvoir dans une nouvelle majorité de gauche ne fasse aucun
doute, que les programmes et les divergences soient connus,
qu’importe ! On fait comme si. Le bluff et les postures
unitaires prennent le pas sur la clarté politique. Au risque
du ridicule et de la paralysie du parti. Au risque aussi de
fragiliser la candidature du NPA qui apparaîtrait comme une
candidature par défaut née de l’échec d’un processus
unitaire.
Accréditer
même par omission l’idée que le programme du Front de gauche
pour « un rassemblement majoritaire » puisse être
compatible avec le nôtre, brouille notre image, entretien la
confusion sur nos objectifs, flatte les illusions
électorales et institutionnelles, désarme le parti.
Accessoirement, c’est aussi donner des armes au Front de
Gauche qui fera porter le chapeau de candidatures séparées
au NPA puisque nous laissons entendre que nous portons la
même perspective, que nos programmes sont compatibles.
Car
si tel était le cas, le seul obstacle à l’unité renverrait à
des rivalités d’appareils et la condition de sa réalisation
serait le retrait des « chefs » de partis et la promotion
d’une chimérique candidature unitaire issue du « mouvement
social » défendue ici et là. C’est le pas que franchit
allègrement le NPA de la Creuse qui fait campagne sur le mot
d’ordre « Ni Mélenchon, ni Besancenot » dans un
article de La Montagne en date du 23 avril.
Dans
une situation qui appelle plus que jamais la nécessité d’une
rupture anticapitaliste, le NPA devrait être à l’offensive
au lieu de subir la pression des alliés du PS, ce qui
implique de clarifier nos délimitations politiques de toute
urgence.
Là
où les antilibéraux cherchent à construire une majorité
parlementaire et gouvernementale dans le cadre
institutionnel, nous luttons pour un gouvernement des
travailleurs issu de leurs mobilisations. Sur le terrain
électoral, notre politique ne peut viser qu’à regrouper les
forces et les militants qui se situent sur le terrain des
mobilisations sociales, de l’affrontement avec le pouvoir et
les classes possédantes. Elle implique la rupture avec le
cadre institutionnel actuel dans l’objectif de la conquête
de la démocratie par les travailleurs eux-mêmes, des moyens
de contrôler la marche de la société, de la diriger.
Face à l’alternance pour les riches
qui se dessine pour 2012, à la percée du FN qui capte et
dévoie le désarroi des classes populaires, il est urgent de
nous ressaisir, de nous dégager des démarches dites
unitaires qui entretiennent la confusion avec des forces qui
ne portent aucunement notre projet. Il nous faut assumer
pleinement notre programme, affirmer dès maintenant que le
NPA sera présent dans ces élections pour une campagne au
service des luttes, pour exprimer les intérêts et
revendications du monde du travail, œuvrer au regroupement
des forces, à l’unité du monde du travail, afin de préparer
l’affrontement avec le pouvoir, quel que soit le
gouvernement qui sortira des urnes.
Raymond Adams