Le Congrès du PC Cubain, la fin d’une époque
En
avril dernier, lors de son dernier Congrès, treize ans après
le précédent, le Parti Communiste Cubain, a décidé à
l’unanimité la passation de pouvoir de Fidel Castro (85 ans)
à son frère Raul (80 ans), après 52 ans de règne, ainsi
qu’une série de 300 mesures de « réforme », d’ouverture à
l’économie de marché. Parmi celles-ci : la suppression de
500 000 postes publics et de la maigre aide aux chômeurs,
l'instauration de nouveaux impôts sur les travailleurs
indépendants et la disparition progressive de la libreta
de rationnement.
Cette
carte de rationnement permet de vivre au moins une partie du
mois en bénéficiant de produits de première nécessité
subventionnés par l’Etat, les salaires moyens ne dépassant
pas entre 17 et 20 $ par mois alors que le minimum pour
vivre est d’environ 70 à 80 $ mensuels. Omar Everleny Pérez,
un des artisans de ces « réformes », affirme dans le Monde
Diplomatique d’avril : « Oui, il y a des gens qui
vont perdre avec les réformes, oui, il va y avoir des
chômeurs, oui, les injustices vont augmenter ».
Dans
le même temps, sur le plan politique, c’est l’immobilité
totale. Le nouveau Comité central du PCC compte, parmi ses
115 membres, 78 ex dirigeants nationaux, 18 membres des
puissantes Forces Armées Révolutionnaires (FAR), et
seulement 7 salariés ; quant au Bureau politique de 15
membres, il a une moyenne d'âge de 60 ans, aucun moins de 45
ans et une seule femme…
Ce
Congrès, s’il se situe dans la continuité de l’évolution du
régime, menée par un Parti et un Etat confondus et
bureaucratisés, tourne cependant une page en approfondissant
l’ouverture au marché sous prétexte de « préserver le
modèle socialiste cubain », et en confirme l’impasse.
Depuis
1959, Castro défie l’impérialisme américain qui, en retour,
impose à Cuba un embargo inacceptable, revoté tous les ans.
Envers et contre tout, avec ses 60 000 médecins et 600 000
universitaires, la révolution populaire a éradiqué
l’analphabétisme, permis une espérance de vie de 75 ans, la
santé et l’éducation gratuites pour tous. Nous en sommes
évidemment solidaires.
Mais
comment une révolution, suscitant tant d’espoir chez les
déshérités, a-t-elle pu aboutir à un régime vieillissant, de
plus en plus corrompu, où la démocratie est étouffée ?
Le
blocus américain ne saurait en être la seule explication,
voire la justification. Cette évolution est aussi le
résultat de la politique du pouvoir qui, en étouffant la
révolution dans le carcan du nationalisme, en a épuisé les
forces et a préparé, de fait, sa progressive intégration
dans le marché capitaliste.
Revenir
sur la naissance et la nature du régime cubain pour en
comprendre l’évolution, c’est, nous semble-t-il, donner un
contenu vivant à notre entière solidarité avec le peuple
cubain pour discuter des perspectives, à l’heure où la
révolte démocratique des peuples, comme dans les pays
arabes, indique les voies d’une nouvelle montée
révolutionnaire. C’est bien en essayant d’adopter le point
vue des révolutions à venir qu’il nous faut aussi tourner la
page d’une époque révolue, celle où le nationalisme
anti-impérialiste dominait les cerveaux, et comprendre
l’évolution de la révolution cubaine avec un regard
démocratique et révolutionnaire, celui de l’avenir.
Une révolution populaire
Lorsque,
en 1959, la révolution cubaine a éclaté, le monde
s’organisait autour de deux camps antagonistes rivaux, les
USA et l’URSS, qui savaient cependant faire cause commune
pour contrôler travailleurs et peuples en défense de leur
ordre mondial.
La
révolution cubaine s’inscrit dans la période ouverte, à la
fin de la 2ème guerre mondiale, par les
bouleversements révolutionnaires des mouvements de
décolonisation qui ont mis en mouvement des millions
d’opprimés contre la domination des puissances
colonisatrices. Après la Révolution russe, loin de conquérir
repos et stabilité, la bourgeoisie mondiale dut faire face à
une vague de soulèvements à une échelle jamais atteinte
jusqu’alors. Les soulèvements des peuples coloniaux, fruits
de l’héroïsme des masses, s’ils ne purent abattre
l’impérialisme, lui imposèrent la reconnaissance de leur
droit à une existence nationale indépendante et
contribuèrent à redéfinir les rapports de force à l’échelle
mondiale.
A
la veille de la révolution, à Cuba comme dans bien d’autres
pays d’Amérique latine, coexistent des éléments de
sous-développement et de développement, sous la mainmise des
USA qui possèdent 90 % des mines, 50 % des terres, et
contrôlent 67 % des exportations. Ils y imposent des régimes
dictatoriaux, corrompus, qui leur sont tout dévoués tout en
se constituant des fortunes par le pillage des caisses
publiques et l’aggravation de l’exploitation des masses
populaires.
L’histoire
sociale est riche de luttes, de grèves politiques, de
révoltes des travailleurs qui représentent, dans les années
30, 16 % de la population active, et de la jeunesse. Le
mouvement ouvrier s’est organisé d’abord avec le Parti
socialiste, puis autour du Parti communiste fondé en 1925.
Mais l'émergence de la bureaucratie en URSS, justifiant son
existence dès 1923 par la théorie du « socialisme dans
un seul pays » de Staline, va avoir des répercussions
sur le mouvement ouvrier à Cuba comme ailleurs.
A
peine créé, le PCC est dominé par le stalinisme ; sans
tradition de luttes, il prendra tous les virages imposés par
Staline. En août 1933, il brade la grève générale contre le
dictateur Machado en négociant dans le dos du Comité central
de grève. Désavoué, la grève se poursuit contraignant
Machado à la fuite.
En
mars 1935, rallié à la politique des Fronts populaires, le
PC trahit une nouvelle fois la grève et vante le
rapprochement avec les USA de Roosevelt, allié de Moscou. En
1938, il soutient le gouvernement du commandant en chef de
l’armée, Batista, arrivé au pouvoir après l’échec de la
grève de 1935; il aura même 2 ministres dans son
gouvernement de 1942 à 44. Il s’en prend aux trotskistes,
comme l’ouvrier boulanger noir Sandalio Junco, assassiné en
1942 par un commando de staliniens.
S’étant
déconsidéré aux yeux des masses, les effectifs du PCC
chutent considérablement. Et lorsque, dans le contexte de la
Guerre froide, il perd ses positions acquises au sein des
directions syndicales, il n’a plus de réelle influence.
C’est
le Mouvement du 26 Juillet de Fidel Castro et de ses
compagnons qui va occuper la place laissée libre par le PCC,
à travers une lutte radicale contre l’impérialisme et la
dictature corrompue de Batista.
Des
jeunes passent à l’action le 26 juillet 1952 à Santiago de
Cuba, en tentant de s’emparer de la caserne de la Moncada ;
leur slogan est « La Patrie ou la mort ! ». La
tentative est durement réprimée, mais Fidel Castro, en
assumant sa propre défense –il est avocat de métier– par ses
mots : « Condamnez-moi. Cela m’est égal. L’histoire
m’absoudra… », gagne à son mouvement un capital de
sympathie. Finalement amnistié grâce à une campagne de
solidarité, il doit s'exiler et séjourne aux États-Unis et
au Mexique. En novembre 1956, il revient d’exil du Mexique à
bord du bateau Granma avec 82 de ses compagnons - dont le
Che - pour, à partir de la zone montagneuse de la Sierra
Maestra, en s’appuyant essentiellement sur des paysans sans
terre, libérer Cuba.
Castro,
jeune intellectuel, est issu du Parti Orthodoxe, parti
démocrate aux tendances anti-communistes ; le Mouvement
du 26 Juillet est formé par un petit noyau de jeunes
issus de la bourgeoisie, déterminés à aller jusqu’au bout de
la lutte armée pour arracher l’indépendance nationale. En
avril 1958, il a lancé un appel à la radio à la grève
générale pour renverser Batista ; mal préparée, elle n’est
pas suivie. Son échec milite dans le sens que seule est
concevable une victoire militaire. Dès lors, Castro
réorganise son Mouvement dont il est désigné secrétaire
général et Commandant en Chef de toutes les forces armées.
Est
affirmée la priorité de la lutte de guérilla paysanne sur la
lutte de la classe ouvrière ; désormais, toutes les forces
d’opposition à la dictature sont unies sous l’hégémonie du Mouvement
du 26 Juillet.
Quand,
le 31 décembre 1958, le dictateur Batista est contraint à la
fuite, vaincu militairement dans la Sierra malgré les moyens
mobilisés contre les guérilleros - aviation et blindés -, la
joie est immense. Castro appelle à la grève générale qui
devient totale pour appuyer l’avancée de l’armée
révolutionnaire qui traverse les principales villes pour
arriver à La Havane le 2 janvier. Il y est acclamé aux côtés
du Che.
Un
gouvernement civil est d’abord mis en place, sans la
participation directe de Castro et de ses lieutenants qui
ont cependant des responsabilités militaires. Mais bientôt,
il devient Premier ministre et ses amis concentrent dans
leurs mains tout le pouvoir.
Isolé
sur le plan économique et diplomatique, les Etats-Unis
refusant de reconnaître le nouveau gouvernement malgré sa
demande, Castro prend des mesures radicales pour défendre la
révolution : réforme agraire, expropriations des grands
propriétaires, nationalisations des raffineries et de toutes
les entreprises américaines sur le territoire cubain.
Ce
radicalisme pour impulser une politique refusant la
soumission à l’impérialisme, comme la victoire contre
Batista, ont été possibles grâce au soutien du peuple qui, à
chaque étape, a fait preuve de détermination, d’énergie, de
courage, permettant à Castro de répondre par des mesures
plus radicales pour s’émanciper de la tutelle américaine.
C’est aussi grâce aux masses animées de soif d’égalité et de
dignité que Cuba a pu tenir aussi longtemps face au géant
américain.
Vers une dictature au nom
du « marxisme léninisme »
En
1961, Castro proclame la révolution « socialiste » en
réponse au débarquement à la Baie des Cochons de troupes
organisé par la CIA, sous le houlette du démocrate Kennedy,
dans l'espoir d'abattre le régime.
En
1965, son parti unique prend le nom de « Parti Communiste
Cubain ».
L’hostilité
des Etats-Unis et le contexte de la Guerre froide ont ainsi
amené Cuba à se rapprocher puis à dépendre de l’URSS, seul
allié commercial et politique possible face aux Etats
capitalistes, dans la mesure où les guérilleros limitaient
la révolution à des objectifs anti-impérialistes dans le
cadre qui s’imposait alors aux luttes de libération
nationale. C’est ainsi que Castro est devenu « communiste ».
Dans leur lutte acharnée pour l’indépendance, les dirigeants
castristes se sont appuyés sur les masses, mais sans les
appeler à exercer le pouvoir ni proposer une politique
internationaliste dirigée vers la classe ouvrière.
Dans
un contexte de Guerre froide, puis de crise et de recul du
mouvement ouvrier à l’échelle internationale, l’État issu de
la révolution s’est alors bureaucratisé, coexistant avec
l’armée patriote et la propriété, même si la bourgeoisie
étriquée a souvent choisi l’exil aux USA.
Le
« socialisme » dont Castro s’est réclamé dans le
sillage de l’URSS, reposait sur le contrôle des moyens de
production imposé par la révolution, mais limité aux
frontières nationales. Il ne s’est en particulier jamais
adressé aux masses opprimées des Etats-Unis, dont les noirs.
Seul, il n’a pu se débarrasser du sous-développement ni
échapper à la pression du marché mondial.
Le
régime a donc corseté l’initiative populaire à travers ses
organisations « de masse » totalement contrôlées par
l’Etat, le PCC, la CTC (syndicat unique), les organisations
de femmes, de jeunesse, avec une phraséologie « marxiste
léniniste » empruntée à la bureaucratie soviétique.
Pour
la sauvegarde du pays dans ces conditions, Castro a imposé,
selon les aléas de la situation internationale, des
politiques que la population a dû subir, attachée à la
survie d’un régime qu’elle avait contribué à mettre en
place.
En
1968, ce fut l’« offensive révolutionnaire »
décrétant la collectivisation même des étals des rues, ce
qui fut fait… C’était au moment où le régime soutenait
l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars russes !
Puis
ce fut le virage vers l’encouragement à l’enrichissement
privé, accentué sous l’influence de Gorbatchev qui commença
à libéraliser l’économie soviétique. Ce virage s'est
accompagné d'un relâchement, par l'État cubain, du soutien
qu'il apportait, depuis sa création, à diverses guérillas
dans le monde. Ce fut le retour de 55 000 soldats cubains
d’expéditions pour la gloire du pays en Afrique… autant de
main d’œuvre désoeuvrée, intégrée au marché noir ou à
l’Etat.
Puis,
nouveau coup de barre « à gauche » : Castro accuse au
Congrès du Parti de 1986 de hauts fonctionnaires et membres
du Parti d’être devenus « une nouvelle bourgeoisie avec
des activités capitalistes » : quelques profiteurs
notoires sont emprisonnés, c’est la militarisation du
travail sous la houlette d’anciens officiers de l’armée ;
pas question de critiquer, de faire grève…
Enfin,
après une nouvelle critique de cette politique et sous les
coups conjoints de la crise capitaliste, de la chute du mur
de Berlin et de l’implosion de l’URSS, Cuba serait entrée
dans une « Période Spéciale en Temps de Paix ». Une
période de difficultés économiques extrêmes au cours de
laquelle la population à dû se débrouiller pour survivre,
dans une société de plus en plus placée sous le règne du
dollar. Sans rien renier de son attachement à la révolution,
elle ressent de moins en moins l'État comme le sien.
Et à l’adaptation au marché
Castro
a ainsi, de fait, préparé le retour vers le marché. Aucun de
ses tournants politiques ne s’est réellement attaqué au
marché noir qui a survécu à la révolution, utilisé d’abord
par les élites pour s’enrichir, mais aussi par des Cubains
moins privilégiés pour contourner la pénurie du rationnement
(la fameuse libreta), en profitant de leur contact
avec des porteurs de devises étrangères (artisans taxis,
milieux de la restauration, hôtellerie, petit commerce…).
Activités qu’en 1976, le régime décida d’autoriser après le
travail pour l’Etat, de même que la construction de
logements privés, tout en stoppant le blocage des loyers
pour les plus pauvres. Ce qui a entraîné injustices,
corruption, gabegie…
Un
marché noir légal fut instauré en 1980 pour des produits
excédentaires vendus à des prix fixés par l’État. Mais, du
fait de la corruption, leurs prix ont été de 3 à 8 fois
supérieurs au prix des produits rationnés.
Dans
un contexte international de crise et de recul du mouvement
ouvrier, le peuple cubain a tenu, mais l’économie cubaine
n’a pu faire autrement que de s’ouvrir encore plus aux
capitaux étrangers, surtout à partir de 1986 par le biais du
tourisme, dont les Cubains résidant à Cuba étaient, eux,
privés, et qui a cru de 0 touriste en 1971 à 567 000 en
1997.
En
1990, le dollar fut légalisé, l’Etat créant lui-même des
bureaux de change de devises étrangères pour les privilégiés
qui en avaient, ce qui réduisit le marché noir de dollars
dans la rue, mais creusa l’inégalité déjà très grande entre
ceux ayant accès aux devises, essentiellement citadins et
blancs, et les populations noires des quartiers pauvres et
des campagnes.
Avec
la fin des échanges privilégiés avec l’URSS et l’ex-bloc
soviétique en 1991, suite à leur effondrement, l’économie
cubaine qui en dépendait à 80 % a été littéralement décimée.
Le régime a dû accélérer sa course aux investissements
étrangers, pour produire et maintenir les acquis sociaux,
mais surtout payer l’énorme dette vis-à-vis de l’URSS et les
pays occidentaux, dont la France.
En
1992, la Constitution institua la fin du monopole d’Etat sur
la propriété des moyens de production, permettant de
transférer des propriétés à des entreprises privées, surtout
dans le tourisme, autorisant la création d’entreprises de
commerce extérieur publiques et semi-publiques, pouvant
importer et exporter librement avec l’aide de l’Etat et
licencier les travailleurs dits « indisciplinés ou
improductifs »...
Le
développement de joint-ventures et sociétés d’économie mixte
dans le tourisme (mais pas seulement), pouvant faire des
profits en devises, sans contrôle de l’Etat, entraîna bien
souvent des fusions supprimant jusqu’à 500 000 emplois en
2008, avec la fermeture de la moitié des centrales
sucrières, jugées « non rentables », généralisant les
méthodes de gestion capitalistes : heures sup, rendements,
brimades, sanctions sous la houlette de « sergents de la
production » (gérants, souvent du PCC ), les
travailleurs licenciés conservant cependant des aides de
l’Etat.
Le
chômage, infime depuis les années 65, a atteint 18 % de la
population active en 1992.
En
2008, 20 % de la population urbaine était pauvre, une partie
plongeant même dans les trafics : prostitution, délinquance,
drogue…
Les
investissements étrangers restent rares et timides à cause
de l’embargo aggravé par la loi dite Helms-Burton en 1996,
mais aussi du fait que l’économie cubaine est jugée pas
assez fonctionnelle ni sûre pour l’impérialisme, car trop
soumise au contrôle d’un Etat qui lui échappe encore. Mais
pour combien de temps ?
Car
aujourd’hui, les dirigeants les plus puissants de l’armée,
les FAR, sont les plus ouverts au capitalisme. Ils défendent
le modèle chinois, c’est-à-dire un encadrement accru de la
population et, en même temps, une ouverture de plus en plus
grande vers le marché mondial capitaliste.
C’est
ainsi que le Ministre du tourisme, un civil, a été remplacé
en 2004 par un militaire, ex-directeur de la chaîne de
tourisme et d’hôtels de luxe Gaviota, partisan avéré du
rapprochement avec le capitalisme !
L’armée
est le 2ème grand pilier du pouvoir avec Castro
et le Parti. Et le 2ème grand employeur, surtout
dans le tourisme. L’entreprise hôtelière d’Etat Cubanacán,
par exemple, groupe le plus important avec 40 % des revenus
du secteur, au chiffre d’affaires de 800 millions de dollars
avec 15 compagnies, 23 entreprises mixtes, dont certaines à
l’étranger. Elle a dû démettre son patron en 2003 pour
malversations financières…
Aujourd’hui,
la dépendance économique de Cuba, déjà très forte vis-à-vis
de la Russie par le paiement d’énormes dettes contractées
auprès de l’ex-URSS, s’accroît vis-à-vis de pays
capitalistes vers lesquels elle ouvre de plus en plus son
économie.
Et
si les USA mettaient eux-mêmes fin à l’embargo inique, ce ne
serait pas pour soulager les restrictions populaires, mais
pour le bénéfice du lobby américain de l’agro-business qui y
est favorable. Cuba serait alors envahie par les
capitaux américains et mondiaux, et non plus par un
débarquement militaire devenu inutile…
Pour la démocratie
révolutionnaire par en bas
Il
y avait de quoi être enthousiasmé par Cuba tenant tête à la
première puissance mondiale pour se soustraire à la pression
impérialiste. Mais son évolution a tout l’air d’une fin de
règne. La passation de pouvoir destinée à maintenir les
privilèges d’une poignée de hauts responsables d’un parti
déconsidéré et de militaires clôt une période historique,
celle des luttes de libération nationale. Les digues du
dernier point de résistance issu de la vague de révolutions
nationales des peuples opprimés ont cédé sous la pression du
marché mondial. Une nouvelle époque commence qui met à
l’ordre du jour une nouvelle phase révolutionnaire, libérée
pour l’essentiel de la question nationale, et posant au
centre de son œuvre l’émancipation sociale, la conquête de
la démocratie, du pouvoir par les opprimés eux-mêmes.
La
population ne peut compter que sur elle-même pour forger son
propre destin. Pour cela, elle a besoin d’inscrire son
combat pour la démocratie et l’égalité sociale dans une
nouvelle perspective ouvrière et internationaliste. Le recul
programmé par l’adaptation aux nouveaux rapports de force
ira jusqu’à son terme et liquidera les dernières traces de
la révolution.
Son
radicalisme, la révolution cubaine le doit aux mobilisations
par en bas de tout un peuple. Les dirigeants castristes
n’ont jamais cherché à ce que celui-ci exerce directement le
pouvoir. Le castrisme ne s’est jamais fixé l’objectif, tant
vis-à-vis des peuples d’Amérique latine et des Caraïbes que
vis-à-vis de la classe ouvrière américaine, d’être un parti
oeuvrant à l’émancipation des masses par elles-mêmes.
L’impasse
du nationalisme, même conséquent, radical, humaniste, prend
aujourd’hui le visage du bureaucratisme, de la gabegie, de
l’essor du marché noir, des privilèges, du manque de
libertés politiques et syndicales, de la dictature sur la
population la plus pauvre.
Donner
la parole à la population, c’était lui donner le droit
d’exprimer ses besoins, son aspiration à une réelle égalité
sociale, et par là, de revendiquer son droit à faire grève,
à s’organiser syndicalement indépendamment de l’Etat, à
exercer son contrôle sur l’économie, la politique, l’Etat
qui se prétendait le sien. Avec le régime de Parti unique,
le culte du chef et de l’armée calqués sur le modèle
stalinien, le gouvernement castriste a fait le choix de
museler toute vie démocratique pour défendre ses propres
intérêts, différents de ceux qu’il prétendait représenter.
Le
renouveau démocratique dont les masses ont besoin ne peut
pas venir des dirigeants cubains ; il ne viendra pas non
plus des prétendues démocraties, responsables de la guerre
et de la misère partout dans le monde.
Une
réelle démocratie vivante, révolutionnaire, ne peut se
mettre en place que sous la direction démocratique des
masses, ayant une claire conscience que leurs intérêts sont
ceux de tous les opprimés, dans une perspective
internationaliste.
Alors,
comment envisager un renouveau du mouvement ouvrier à Cuba,
difficile de le dire. Cela dépendra pour une large part des
évolutions dans le monde et en Amérique latine.
Écrire
une nouvelle page de l’histoire révolutionnaire prendra du
temps. Les masses ont besoin d’acquérir la conscience que ce
sont elles qui ont joué, hier, un rôle décisif dans la lutte
d’émancipation dont elles sont été dépossédées.
Écrire
une nouvelle page signifie se réapproprier leur propre
combat en se libérant des mythes étatiques qui n’ont d’autre
fonction que de les soumettre, de dominer les consciences.
Aujourd’hui,
les villes ont un poids bien supérieur à ce qu’il était dans
les premières années de la révolution. Parmi toute une
génération, la mémoire des années révolutionnaires est
encore vivante, l’anti-impérialisme bien réel. Mais la
jeunesse, au 21ème siècle, ne peut accepter les
restrictions tant économiques que sociales. Elle aspire à
une vie moderne et épanouie, sans rationnement, avec libre
accès à internet, avec le droit de sortir des frontières du
pays, avec les libertés politiques, sans idoles. Elle sera
peut-être la génération qui luttera pour l’égalité.
Il
existe une conscience d'une communauté d'intérêt de classe
tant à l'échelle de Cuba qu’à celle des peuples de la région
qui constitue les bases d’un mouvement ouvrier indépendant,
une force politique capable d'apporter de nouvelles
perspectives démocratiques et émancipatrices.
L’expérience
cubaine, son échec, illustre en négatif l’actualité de ce
que le mouvement trotskyste a appelé la théorie de la
révolution permanente : la réalisation des tâches
démocratiques dans un pays dominé (la réforme agraire,
l’instauration de droits et libertés essentiels…) ne peut se
faire que sous la direction démocratique des opprimés,
intervenant dans la perspective du combat de classe
international pour libérer le monde de la domination de la
propriété capitaliste.
A
l’ère de la mondialisation libérale et impérialiste, il est
urgent de renouer avec une orientation clairement
démocratique et égalitaire de libération des peuples par
eux-mêmes, sans chef suprême !
Monica
Casanova