Face à la catastrophe financière annoncée, un plan d’urgence social, financier, démocratique…
La
menace d’un effondrement financier domine aujourd’hui
l’actualité internationale. La dégringolade des valeurs
boursières qui dure depuis une quinzaine de jours a déjà
fait partir en fumée des milliers
de milliards, 900
milliards d’euros pour les journées des 5 et 8 août sur les
seules places européennes.
Ce
mouvement de baisse des Bourses s’est déclenché avec la
dégradation, par l’agence de notation Standard and Poor’s,
de la dette des USA. Le
doute sur la capacité de la plus grande puissance du monde à
rembourser ses dettes s’ajoute aux craintes suscitées par la
crise européenne de la dette. Les actions qui
baissent le plus sont d’ailleurs celles des banques qui ont
accumulé dans leurs coffres des titres de dette publique,
menacées aujourd’hui de perdre toute valeur en cas de
faillite de leur émetteur. A cela s’ajoute l’inquiétude
d’une récession économique, alimentée par une croissance
économique en panne aux Etats-Unis, en France, en Allemagne.
Les spéculateurs perdent confiance et jouent à la baisse.
La
crise globale, mondialisée, qui a débuté en 2007 avec
l’explosion de la bulle spéculative du crédit immobilier à
risque américain ne se résorbe pas, mais au contraire
s’approfondit, franchit un nouveau seuil. Miné par la crise
de la dette publique, le système financier est au bord de
l’effondrement.
Un seuil dans la crise
La
course à l’endettement des Etats qui débouche aujourd’hui
sur un krach est l’aboutissement de trente années de
mondialisation, de guerre ouverte menée par la bourgeoisie
contre les travailleurs du monde entier pour extorquer une
part toujours plus grande des richesses produites.
Mise
en concurrence avec la main d’œuvre extrêmement bon marché
et dépourvue de protection sociale des pays en cours
d’industrialisation, la classe ouvrière des pays
industrialisés n’a cessé de subir reculs sociaux sur reculs
sociaux, fermetures d’usines, chômage, précarité... Si cette
politique a permis aux holdings financières qui dirigent les
multinationales d’accumuler d’immenses profits, elle a aussi
mis en place une situation de surproduction chronique à
l’échelle internationale. Pour réaliser leurs profits, les
entreprises doivent vendre leurs marchandises. Or, du fait
du creusement des inégalités sociales, de l’appauvrissement
général des classes populaires, les principaux marchés sont
étouffés par le chômage, les reculs sociaux...
Cette
situation de surproduction a été un temps masquée par le
recours massif au crédit et aux aides étatiques : pour que
les populations appauvries des pays riches puissent
continuer à absorber les marchandises qui inondent les
marchés, les banques leur prêtent l’argent nécessaire,
moyennant intérêt. Cette cavalerie financière a
effectivement permis aux multinationales de tirer des
profits sans précédent de l’exploitation des ouvriers
chinois, indiens, tunisiens et de leur propre classe
ouvrière, ainsi que de la pratique de vastes spéculations
financières. Elle a aussi accumulé de nouvelles
contradictions : les populations endettées s’appauvrissent,
les inégalités sociales se creusent, les raisons de la crise
de surproduction chronique, loin de s’atténuer,
s’accentuent. Une masse de plus en plus considérable de
capitaux se détourne des investissements industriels peu
rentables pour se livrer en grand à la spéculation
financière, au casino des « marchés », accumulant des bulles
spéculatives... qui finissent par exploser.
La
crise financière de 2008 avait pour origine l’accumulation,
dans les coffres des banques, de titres de crédit immobilier
à risque américain qui avaient perdu toute valeur avec
l’effondrement en 2007 du secteur des subprimes. L’intervention massive des Etats
pour refinancer les banques en leur rachetant leurs titres
« toxiques » avait permis d’éviter la faillite de la plupart
d’entre-elles. Mais ce financement s’est fait au prix d’une
aggravation de l’endettement des Etats... auprès de ces
mêmes banques qu’il s’agissait de sauver !
Depuis,
de plan de relance en plan de sauvetage, l’endettement des
Etats, qui était déjà important au début de la crise, n’a
fait que prospérer. En tête de peloton pour le montant
global, les Etats-Unis. Leur dette, qui était de 10 000
milliards de dollars en septembre 2008, atteignait 14 000
milliards en décembre 2010. Elle a grimpé de plus de 238
milliards en une journée, le 4 aout, pour atteindre 14 580
milliards. Elle dépasse du coup le PIB du pays, qui rejoint
ainsi la Grèce, l’Italie, l’Irlande, le Japon dans le club
des pays dont la dette est plus importante que les richesses
produites en une année...
Cet
endettement accumule dans les coffres des banques et des
fonds d’investissement des masses de titres dont la valeur
repose sur la capacité des Etats à payer les intérêts et à
rembourser les capitaux arrivés à échéance. La chute
actuelle des Bourses, et en particulier des valeurs
bancaires, reflète la crainte que la faillite de certains
Etats particulièrement endettés n’entraîne à son tour la
faillite, ou du moins de grandes difficultés, pour les
banques qui en détiennent les obligations.
Le
niveau d’endettement des Etats est tel qu’ils n’ont plus la
capacité d’acheter la totalité des titres devenus toxiques.
Leur capacité d’intervention est limitée, un réajustement
est devenu inévitable. Il a commencé à travers la baisse des
valeurs bancaires.
Les
dirigeants politiques des grandes puissances savent bien que
ce réajustement est inévitable. Ils voudraient en contrôler
l’évolution, en limiter l’ampleur et la brutalité pour
tenter de sauver ce qui peut l’être du système financier.
Mais la politique qu’ils mettent en œuvre ne peut aboutir
qu’au résultat inverse. Sous prétexte de diminuer les
déficits, en Europe
comme aux Etats-Unis, les plans de rigueur succèdent aux
plans de rigueur. Il faut que les populations, les salariés
européens, américains, se préparent à de nouvelles coupes
sombres dans les services publics, à de nouveaux reculs
sociaux, à payer encore plus la facture de la crise... Ce
faisant, en poursuivant la politique de récession sociale et
économique qui est la principale cause de la crise, loin
d’en éloigner les échéances, ils accentuent les
contradictions en œuvre, préparent l’effondrement.
Vers un « gouvernement
économique » de l’Europe ?
Merkel
et Sarkozy se sont retrouvés, mardi, pour discuter des
propositions « pour sortir de la crise » qu’ils
comptent présenter en commun au prochain sommet européen.
Face à la menace d’explosion d’une zone euro minée par la
crise de la dette, et incapable, faute d’en avoir les moyens
politiques, de maîtriser sa politique monétaire, ils se
présentent comme le tandem dirigeant naturellement l’Union
européenne, cherchant à imposer comme une évidence la
domination des deux bourgeoisies les plus puissantes, celles
de France et d’Allemagne.
C’est
dans ce cadre que prend place leur proposition de
« gouvernement économique de la Zone euro », tout comme
celui de la « règle d’or » qui imposerait à chaque pays
européen d’établir un budget en équilibre. Nul ne sait bien
entendu ce qu’il adviendra de ces propositions, mais elles
se situent en tout cas dans la perspective d’une Europe plus
centralisée, soumise au pouvoir économique des deux
puissances dominantes.
Ceci
dit, que Merkel et Sarkozy aient choisi de ne pas mettre à
l’ordre du jour de leur réunion la question des
« eurobonds » n’est pas étonnant : le remplacement de la
dette indépendante de chacun des Etats européens par une
dette « européenne » supposerait en effet l’existence
préalable d’un « gouvernement économique » de la zone euro.
Quant
à la « taxation des transactions financières », bluff ou
pas, vue l’ampleur de la crise, elle serait bien impuissante
à régler le problème de la dette...
Le
PS a accueilli les déclarations de Sarkozy et Merkel comme
le refus de prendre les décisions qu’exigerait la situation.
Mais, malgré la « vigueur » de ses interventions, le PS n’a
pas de politique différente à proposer. Il se place dans la
même perspective que Sarkozy, sauver le système financier,
payer la dette, trouver des solutions pour réduire les
déficits. Martine Aubry a déclaré mardi que si Sarkozy le
lui demandait, elle se rendrait avec une délégation de la
direction du PS pour discuter avec lui des mesures à
prendre : une offre claire de service, d’union sacrée face à
la crise... Hollande, pour sa part, vient de faire
connaître la liste des mesures qu’il faudrait prendre, selon
lui, pour réduire les déficits.
Pour
Marine Le Pen, réagir face à la crise actuelle commence par
« refuser de payer pour les Grecs... ». Elle s’en
tient à la logique souverainiste démagogique de son
programme, qui vise à diviser les travailleurs selon des
clivages nationaux, pour mieux les désarmer en tant que
classe face à la bourgeoisie.
La
réponse des travailleurs, non-immigrés comme immigrés, aux
méfaits de l’Europe de la BCE et de la mondialisation n’est
pas dans un repli derrière les illusoires protections de
frontières nationales, mais bien dans leur union, par-dessus
les frontières, dans un même combat internationaliste et de
classe contre la dictature de la finance.
Pas d’issue à la crise sans
changement du rapport de force
Réagissant
à la radio sur la crise boursière, Mélenchon, s’en est pris
aux agences de notation, accusées de faire la pluie et le
beau temps sur les « marchés » : « Il faut résister, il
ne faut pas capituler devant les marchés financiers [...]
et en même temps frapper ceux qui nous frappent. C'est
quand même énorme, nous sommes dans la main d'agences de
notation ! Mais qui sont ces gens? [...] Le
président de la République française, qui n'est pas un
petit pays, qui est la deuxième économie du continent, a
les moyens de taper du poing sur la table et de dire :
maintenant ça suffit. Les agences de notation, à la
niche ! »...
Il
est effectivement scandaleux que quelques sociétés
financières privées, qui tirent leur profit de conseils aux
investisseurs, puissent, par leurs déclarations, susciter
des mouvements de panique... Mais le problème n’est pas là.
La cause de la dégringolade boursière actuelle n’est pas
dans la dégradation de la note des Etats-Unis par Standard
and Poor’s, mais bien dans les contradictions accumulées par
le système financier. Même si Sarkozy le voulait, il ne lui
suffirait pas de « taper du poing sur la table » et
d’envoyer les « agences de notation à la niche » pour
mettre fin à cette logique destructrice. Comme il ne
suffirait pas que Mélenchon, ou quiconque d’autre, soit à la
place de Sarkozy pour que les choses soient différentes.
Dans
une déclaration du 12 août, Aurélie Trouvée, coprésidente
d’Attac, écrit : « Soit l’on s’enfonce toujours plus dans
cette crise en faisant quelques petits pansements sur une
plaie béante et l’on laisse la finance continuer à
déréguler, à imposer de nouveaux plans d’austérité qui
vont aboutir à une explosion des inégalités et à une
aggravation de la crise écologique. Soit, et c’est la
seule voie possible à notre sens, on résout le problème à
sa racine. »
L’alternative
est bien posée. Mais les mesures qui sont proposées, et que
l’on retrouve dans le programme du Front de Gauche : arrêt
des plans d’austérité, audit public sur les dettes avec
annulation de celles qui sont illégitimes, taxation des
transactions financières afin de dégonfler les flux
financiers, autorisation donnée à la BCE de prêter
directement aux Etats membres, ne peuvent pas « résoudre
le problème à la racine ». Présentées sans autre
perspective que de constituer un programme de gouvernement
dans le cadre des institutions politiques existantes, de
telles mesures sont vouées à l’impuissance.
Il
y a urgence à mettre un coup d’arrêt à la fuite en avant de
la finance et de ses représentants politiques devant le
développement de la crise et de ses conséquences. Cela ne
peut passer que par la mobilisation des travailleurs et des
populations victimes des plans d’austérité, pour défendre
leurs droits, pour exiger les moyens de vivre en s’attaquant
à la racine du mal, la domination des financiers, la
soumission des Etats à la défense de leurs intérêts.
Oui,
il faut un réajustement financier, en finir avec la dette,
cette rente pour les riches, un réajustement qui se fasse au
profit de la population, sous son contrôle et non à travers
la logique aveugle et destructrice des marchés qui ne peut
conduire qu’à une catastrophe sans précédent. C’est aux
peuples de décider, pas aux banques.
Un plan d’urgence social,
financier, démocratique...
La
dégradation sociale, les conditions de vie de plus en plus
insupportables qui sont faites aux travailleurs, sont la
conséquence directe de la soumission de la société à la
folie incontrôlable de la finance. Pour imposer sa
domination, au nom des « droits » que lui confèreraient ses
titres de propriété sur le capital, l’oligarchie financière
utilise des Etats et des gouvernements aux ordres. La
« démocratie » dont ils se targuent n’est qu’un mot creux
qui masque leur dictature.
Mettre
un terme aux reculs sociaux et aux exactions de la finance
exige de disputer leur pouvoir politique aux classes
dominantes. La lutte pour mettre un terme aux reculs sociaux
et aux exactions de la finance est indissociable de la lutte
pour la conquête de la démocratie.
Faire
face à l’urgence sociale, c’est d’abord refuser les plans
d’austérité, exiger des salaires décents, permettant de
vivre décemment, indexés sur le coût de la vie, mettre fin
au chômage par la répartition du travail entre tous, mettre
fin à la casse des services publics...
Se
mobiliser pour refuser de payer la crise, contre les plans
d’austérité, pose nécessairement la question de la dette
publique. La première des urgences est d’exiger, au minimum,
un moratoire, refuser de payer les intérêts. Mais il faut
aller plus loin : exiger l’annulation de la dette, retirer
le contrôle du système financier des mains de l’oligarchie
financière en le nationalisant et en le plaçant sous le
contrôle démocratique de la population.
Certains
posent comme préalable à l’annulation de la dette la mise en
place d’audits publics pour distinguer la part
« illégitime » de celle qui serait « légitime ». Tout en
comprenant le souci démocratique de la démarche, il me
semble que la seule composante « légitime » de la dette est
celle qui est constituée par les économies déposées par une
multitude de petits épargnants sous forme d’assurances vie
et autres « produits bancaires » et dont une part est placée
par les banques sous forme d’obligations d’Etat. L’objectif
serait bien entendu que tous ces petits épargnants puissent
continuer à disposer de leurs économies... Plus qu’un audit,
c’est bien la nationalisation des banques et leur placement
sous contrôle de la population et des travailleurs qui
permettrait d’assurer le plus efficacement possible la
sauvegarde de ces économies « légitimes » et d’éviter ainsi
qu’elles ne fondent, du jour au lendemain, dans
l’effondrement des marchés obligataires.
La
mise en œuvre de telles mesures exige la conquête de la
démocratie par la population, du pouvoir politique pour se
donner les moyens de les imposer, de contrôler la marche de
la société en mettant en place ses propres institutions
politiques, son propre gouvernement, construit à travers ses
luttes.
Un
tel plan d’urgence sociale, financière et démocratique
répond bien évidemment aux besoins des populations de tous
les pays européens, soumis aux mêmes plans d’austérité, à la
dictature de la même oligarchie financière. Il représente,
finalement, le seul chemin vers un véritable gouvernement
européen qui ne soit pas un bluff démagogique, une Europe
des travailleurs et des peuples.
Daniel Minvielle