Lors de la commémoration des
attentats du 11 septembre 2011, les dirigeants de
l’impérialisme ont tenté de redonner crédit aux raisons
qu’avaient alors invoquées Bush et le Pentagone pour s’engager
dans un redéploiement militaire qui a abouti aux guerres
d’Afghanistan et d’Irak. Obama, lui-même, quoi qu’élu sur la
base du rejet de cette politique, a assumé sans réserve la
continuité de l'ère Bush, choisissant de s’afficher aux côtés
de celui-ci lors de la cérémonie à New York, à Ground Zero.
La
meilleure façon de répondre, à notre niveau, à cette
propagande, et de rappeler la portée de l’événement, du point
de vue des intérêts des opprimés, nous a semblé être de
publier un texte écrit fin septembre 2001 dans le cadre des
discussions de l’époque au sein de la LCR. Une grande
confusion régnait alors, juste avant que le gouvernement
Jospin ne soutienne l’intervention en Afghanistan qui débuta
le 7 octobre 2001. Une grande confusion à gauche mais aussi
dans les rangs de l’extrême-gauche. Les faits ont tranché bien
des débats mais il n’est pas sans intérêt de revenir sur nos
analyses de 2001, à l’heure où l’intervention impérialiste en
Lybie génère le même type de confusion.
Galia
Trépère
Texte
sur la situation internationale et ses conséquences pour
le mouvement antimondialisation
1. « L'ordre mondial, qui repose
sur la superpuissance américaine, est mis à mal. »,
cette citation du Monde résume le fait majeur que
révèlent les attentats du 11 septembre. C'est un fait dont
il nous faut prendre la mesure car il conditionne l'ensemble
des rapports politiques et leur évolution. En prendre la
mesure signifie situer l'événement dans les transformations
en cours, conséquences de la mondialisation, c'est-à-dire du
libéralisme impérialiste qui s'est imposé à l'échelle
mondiale. Cette question vient au cœur des débats de
l'organisation sur la mondialisation. Ce texte ébauche des
éléments de réponse en vue de définir les axes politiques de
notre intervention.
2. Les attentats de New-York
s'inscrivent dans l'évolution de la politique de
l'impérialisme dominant comme une de ses conséquences. C'est
elle qui les explique, qui donne à cette folie barbare sa
rationalité, comme en retour, ils agissent sur elle en
révélant et accélérant les transformations en cours tant
politiques que sociales et économiques. C'est cette boussole
qu'il nous faut garder pour comprendre par-delà la
propagande et les masques idéologiques en nous situant du
point de vue démocratique, celui des intérêts des
travailleurs et des peuples.
3. Les attentats interviennent au
moment où l'économie mondiale et plus particulièrement
l'économie américaine connaissent une inversion de tendance.
C'est en les replaçant dans cette courbe évolutive de la
situation mondiale que l'on peut tenter d'en mesurer les
effets. Il ne s'agit pas de tenter de prédire les étapes à
venir, ni même de décrire différentes hypothèses. Mais de
prolonger la courbe pour dégager les tendances afin
d'apprécier les conditions nouvelles de la lutte de classe.
La mondialisation était déjà la question clé par rapport à
laquelle se définissent les différentes forces politiques.
Les préparatifs de guerre obligent chacun à dire sa vérité.
4. Les attentats marquent « un
nouveau basculement du monde », dix ans après la fin de la
guerre froide. L'impérialisme ne bénéficie plus de cet
allié, cause expiatoire de tous les maux du monde qui
acceptait de faire la police contre les peuples et les
travailleurs, la bureaucratie stalinienne. Ce facteur
réactionnaire, élément indispensable du maintien de l'ordre
impérialiste, s'est effondré, privant les USA de cet allié
complaisant, irremplaçable, à la fois bouc émissaire,
excuse, justification et gendarme. Pour faire face à ce
vide, les USA ont utilisé pour leur propre compte les restes
recyclés des appareils d'État du camp soumis à la
bureaucratie ou dépendant d'elle, comme dans
l'ex-Yougoslavie. Ils ont aussi utilisé les forces
réactionnaires susceptibles de soumettre les peuples comme
en Afghanistan.
5. Lui explosent aujourd'hui en
pleine face ses propres créatures, les régimes
réactionnaires qu'il a aidés, financés contre les masses
pour garder la maîtrise de la situation au moment de
l'effondrement de l'URSS et de l'intégration au marché
mondial des États nés de la révolution coloniale. Le régime
des talibans en Afghanistan en est l'illustration comme Ben
Laden.
6. L'objectif
du redéploiement américain est de maintenir son hégémonie
sur le monde, hégémonie conquise au prix de deux guerres
mondiales, des guerres coloniales puis d'un état de guerre
endémique. En fait, cette nouvelle stratégie prend acte de
son affaiblissement ou, plus précisément, va obliger
l'état-major de l'impérialisme à prendre acte des nouveaux
rapports de force. La fin de l'URSS et les transformations
opérées par la mondialisation ouvrent ainsi une période plus
tendue de contestation de l'hégémonie américaine. Les
discours de Bush sur la « croisade » et de « l'état de
guerre » ont une logique dont les USA n'ont pas la maîtrise.
Les préparatifs de guerre créent leurs objectifs dans le
même temps qu'ils se déploient. Le Pentagone ne maîtrise pas
les engrenages de ce que lui-même est en train de mettre en
route. Il le sait, d'où les changements de discours, les
hésitations. Mais le plus probable est qu'il fasse le choix
de laisser se créer, voire de créer, une situation
justifiant une possible escalade militaire.
7. La riposte « va être large,
politique, économique, diplomatique, militaire, elle sera
non conventionnelle », a déclaré Powell indiquant que
la stratégie nouvelle serait globale. Elle ouvre une
nouvelle période de tensions et de militarisme. Il ne s'agit
pas d'une simple opération de police internationale. Les
dirigeants de l'impérialisme sont devant une situation
nouvelle, inédite dont ils intègrent les données au fur et à
mesure de la marche des événements. Sous couvert de lutte
contre le terrorisme qui remplace la lutte contre le
communisme, ils mettent en œuvre une nouvelle offensive
contre les peuples pour gagner des positions nouvelles,
construire de nouvelles alliances plus solides, asseoir leur
domination. Les objectifs politiques sont essentiels et le
déploiement militaire doit les servir. George W. Bush a
insisté sur la « patience » dont les Américains allaient
devoir faire preuve. « Je ne déciderai pas d'un acte
symbolique. Notre réponse doit être totale, soutenue et
efficace. Nous avons beaucoup à faire et beaucoup à
demander au peuple américain. Nous demandons votre
patience, car le conflit ne sera pas court… La route vers
la victoire sera peut-être longue. »
8. La route sera longue et surtout
les dirigeants US ne savent ni où elle conduit ni les
accidents de parcours. Cette route, personne ne sait
grand-chose d'elle si ce n'est qu'elle s'inscrira dans la
redéfinition des rapports entre les grandes puissances et
entre elles et les autres États. Le fait que les USA ne
peuvent seuls assurer le maintien de l'ordre mondial a pour
conséquences la recherche d'alliés, donc le besoin
d'associer à sa politique non seulement le monde occidental
mais aussi la Russie, la Chine, l'Inde… George W. Bush a
ainsi déclaré : « Nous allons continuer à collaborer avec
le Pakistan et l'Inde. Nous allons aussi travailler avec
la Russie. Nous comptons tisser des liens avec des nations
qui nous étaient hostiles, il y a quelques années. »
Mais qui dit allié dit concessions, et en conséquence, vont
se redessiner de nouvelles zones d'influence. Le monde se
dégage de la division en deux blocs pour tendre à se
restructurer autour des nations dominantes.
9. Cette redéfinition des rapports
internationaux est l'inévitable conséquence de la
mondialisation. Au centre de ces redéfinitions, se trouvent
la question de la construction de l'Europe et, en
corollaire, celle des rapports Europe-Amérique, et la
question de qui dominera l'Asie, du Japon ou de la Chine.
Ces questions vont se poser avec plus d'acuité ayant pour
effets immédiats, tensions, pressions, remontée
nationaliste… Les effets en retour de la nouvelle situation
politique mondiale sur la situation économique sont
difficiles à apprécier, si ce n'est qu'il y a accélération
et amplification des facteurs convergeant vers une
récession, voire un krach. Les tensions entre États et les
tensions sociales qui vont en résulter amèneront les États à
une intervention croissante dans le domaine économique pour
soutenir l'effort d'investissement de leur bourgeoisie, de
leurs multinationales afin de faire face à une lutte plus
âpre pour les marchés. Cette intervention visera à alimenter
les sources de profits du capital financier, sa voracité
parasitaire, en aggravant la contradiction fondamentale de
l'économie. La construction d'une Europe politique,
« étatique » devient une nécessité pressante pour que
celle-ci cesse de rester spectatrice, avec tout ce que cela
peut avoir comme effet déstabilisant, de crises pour les
différents États rivaux.
10. Les différentes puissances
impérialistes n'ont aucune réponse adéquate aux problèmes
auxquels elles sont confrontées, aucune solution adéquate,
c'est-à-dire démocratique respectant les droits des peuples.
Cela signifie que les transformations en cours créent des
déséquilibres, des tensions, des instabilités et des crises
à travers lesquelles les consciences des peuples elles-mêmes
seront amenées à se transformer. La lutte de « la liberté
contre la peur », la lutte pour les droits démocratiques ne
pourrait avoir de sens que si les intéressés prennent leur
propre destin en main contre les maîtres du monde.
11. Du point de vue des évolutions
des consciences du monde du travail et de la jeunesse dans
les pays riches, ici, en France en particulier, on assiste à
un approfondissement des évolutions qui s'étaient
manifestées au début de l'été tant à Gênes que dans la lutte
contre les plans sociaux. D'autant que les ravages du
laisser-faire au service du libéralisme financier frappent
les salariés non seulement par les drames des plans sociaux,
de la misère mais aussi dans leur chair même par la
dégradation des conditions de travail et de sécurité dont la
catastrophe de l'usine AZF de Toulouse est la terrible
conséquence.
12. Ce qui implique que la lutte
contre la mondialisation impérialiste soit comprise d'abord
comme la lutte entre capital et travail, entre patronat et
salariés, lutte politique qui englobe la lutte contre le
gouvernement et l'État qui servent les classes dominantes.
13. La politique des USA, avec moi ou contre moi, oblige les
différents courants politiques à l'union sacrée par-delà les
frontières. Cet impératif catégorique de la pensée unique et
de la politique unique, au nom de la toute-puissance de
l'économie de marché, oblige les hommes politiques de droite
comme de gauche à bien des contorsions dont celles de Hue ou
de Chevènement sont une caricature. Mais celles de Jospin ou
Chirac hier pleins de compréhension à l'égard des
manifestants de Gênes et aujourd'hui fidèles soutiens des
USA sont du même acabit. Le mouvement antimondialisation est
rattrapé par les questions politiques qui imposent des
clarifications, des démarcations.
14. Les attaques dont sont l'objet
ceux qui contestent la mondialisation impérialiste visent à
intimider. Loin de se justifier, il convient de dénoncer
ceux qui nous criminalisent parce qu'ils nous craignent car
c'est leur propre vérité qu'ils craignent. Ils nous
craignent parce que nous sommes une force subversive,
démocratique, qui ne craint pas de dénoncer la propagande,
l'hypocrisie des hommes politiques, forte de son
indépendance morale, intellectuelle et politique vis-à-vis
de l'ordre bourgeois.
15. Le nouvel internationalisme
n'est pas une conscience morale, mais bien une politique
correspondant aux intérêts des travailleurs et des peuples.
Il ne dénonce pas les projets militaires d'un simple point
de vue pacifiste conseillant un isolationnisme impossible à
notre propre bourgeoisie, mais considère celle-ci et ceux
qui la servent comme son principal ennemi. Nous opposons à
l'union sacrée des partis qui servent les classes
dominantes, l'union pour les droits démocratiques des
peuples. Nous n'acceptons pas plus « le patriotisme
économique » auquel Jospin convie les travailleurs juste au
lendemain de la catastrophe de Toulouse que le patriotisme
tout court. Les travailleurs ont des intérêts
irréconciliables avec ceux des classes dominantes comme de
leurs serviteurs politiques.
16. Nous sommes confrontés à une
nouvelle période de l'histoire du capitalisme, inédite qui
rend caducs bien des raisonnements hérités de la période
antérieure. Nous avons à écrire une nouvelle page des luttes
du mouvement ouvrier. À l'issue des vingt années de
libéralisme économique, les conditions sociales et
politiques de l'émergence d'un parti démocratique et
révolutionnaire existent.
17. Nous sommes en train de prendre
conscience du rôle que les révolutionnaires peuvent jouer,
des enjeux actuels. La nouvelle lucidité d'une fraction du
monde du travail nous renvoie une image de nous qui n'est
plus celle de gauchistes minoritaires mais bien d'un nouveau
courant politique jouissant d'une large sympathie. Nous ne
sommes plus les critiques de la social-démocratie devenue le
social-libéralisme et du stalinisme effondré mais bien
l'aile marchante d'une remontée du mouvement ouvrier,
préparant sa renaissance. Il devient possible de faire du
travail politique notre véritable travail de masse, gagner
les consciences à l'idée de la nécessité d'une
transformation révolutionnaire. Même dans les luttes
quotidiennes le moindre acquis ne sera défendu ou conquis
que par les méthodes de la lutte de classe.
18. Notre politique afin d'aider à
cette émergence d'une nouvelle force démocratique et
révolutionnaire définit nos tâches de construction dans le
cadre large de la contestation de la mondialisation
impérialiste.
Nous entendons œuvrer dans la
mesure du possible à regrouper les forces qui se
revendiquent de la révolution dans un cadre démocratique
permettant efficacité, expression des divergences, débat,
confrontation avec la pratique et offrant un cadre ouvert
aux travailleurs et aux jeunes qui se tournent vers nous
ainsi qu'aux militants et sympathisants en rupture avec la
gauche gouvernementale.
Plus largement, nous essayons de
regrouper sur les lieux de travail ou les quartiers les
forces pour lutter pour les droits sociaux et démocratiques.
Cette politique prend en compte le
fait que ces droits sont de plus en plus incompatibles avec
la perpétuation de la domination de l'oligarchie financière.
La défense conséquente de ces droits nécessite une rupture
avec l'ordre établi. Les droits collectifs sont
incompatibles avec l'appropriation privée.
19.
Notre intervention dans le mouvement antimondialisation se
situe dans cette perspective générale. Nous ne saurions nous
limiter à une définition étroite du mouvement
antimondialisation. Il regroupe tout autant les
mobilisations des jeunes, l'activité de comités ou des
militants d'Attac, les luttes contre les plans sociaux…Quels
que soient le niveau ou le lieu de notre intervention en son
sein, nous avons une cohérence politique en tant que
révolutionnaires. Nous avons une seule orientation,
construire un mouvement internationaliste sur des bases de
classe et démontrer, illustrer l'incompatibilité entre les
droits démocratiques et sociaux comme entre les droits des
peuples, l'établissement de relations démocratiques entre
les peuples et la domination d'une oligarchie financière qui
soumet les États à ses intérêts privés et parasitaires. La
mondialisation et ses conséquences dramatiques mettent à
l'ordre du jour une nouvelle révolution tout en en créant
les conditions sociales et politiques.