Après la dérobade des directions syndicales, Sarkozy tente de reprendre l’offensive
Le
22 juin, juste avant l’annonce du remaniement de son
gouvernement, Sarkozy a fait en grande pompe son discours
devant le Congrès. Après la contestation de ces derniers
mois, le voilà qui se drape dans la posture au-dessus de la
mêlée pour mieux passer à l’offensive contre le monde du
travail.
Les
mesures annoncées relèvent de la même politique menée par le
gouvernement depuis le début de la crise : « Nous
devons continuer à garantir la stabilité de notre
système bancaire »,
c’est-à-dire continuer d’injecter encore plus d’argent
public pour les banquiers, au détriment des besoins du
plus grand nombre ! Et cynique, il rajoute même quelques
généralités contre l’exclusion en déclarant « pour
atteindre l'égalité, il faut savoir donner plus à ceux
qui ont moins » !
Reprenant
son discours populiste, il déclare « je ne ferai pas la
politique de la rigueur » pour justifier qu’il ne
reviendra pas sur les mesures fiscales profitant aux plus
riches. Par contre, pour s’attaquer au « mauvais déficit »,
il annonce toute une série de mesures contre les services
publics et le monde du travail dans son ensemble : « Nous ne reculerons pas
sur la règle du non-remplacement d'un départ sur deux à
la retraite dans la fonction publique (…) Nous irons
plus loin dans la maîtrise des dépenses de santé (…)
Nous irons jusqu'au bout de la réforme des collectivités
locales (…) Nous serons au rendez-vous de la réforme des
retraites. 2010 sera un rendez-vous capital. Il faudra
que tout soit mis sur la table : l'âge de la retraite,
la durée de cotisation, la pénibilité ».
Sarkozy
et Fillon reprennent l’initiative et s’apprêtent à mener
l’offensive. Prudemment tout de même, au vu des mouvements
sociaux de ces derniers mois et de la forte abstention lors
des élections. Mais il est clair aujourd’hui que si Sarkozy
peut tenir ce discours, la raison en est surtout que le 26
mai puis le 13 juin ont signifié la fin de la puissante
montée de mécontentement qui s’était exprimée
particulièrement les 29 janvier et 19 mars.
En
ce sens, les directions des confédérations syndicales
portent une lourde responsabilité dans la situation. A
craindre l’affrontement avec le pouvoir, elles lui laissent
la possibilité de reprendre les choses en main par la
méthode habituelle du « dialogue social » pour
imposer les reculs.
Ainsi,
Sarkozy ouvre tout un cycle de pseudo-discussions avec les
« partenaires sociaux » dès le 1er juillet
pour discuter des priorités de son nouvel emprunt ! Le Medef
les rencontre aussi pour discuter de la « modernisation
du dialogue social », mais également de l’augmentation
du quota d’heures pour le chômage partiel ou du prêt de main
d’œuvre !
La
politique du pouvoir est claire : s’appuyer sur les
directions des grandes confédérations syndicales et sur le
prétendu dialogue social dont elles se font complices pour
encadrer la contestation et tenter de la faire rentrer dans
le rang.
L’attitude
de la CGT, qui vient d’envoyer son service d’ordre évacuer
brutalement les sans-papiers qui occupaient la Bourse du
travail de Paris, au moment même où Hortefeux est nommé
ministre de l’intérieur, témoigne de sa profonde intégration
à l’ordre établi, de ses liens avec le pouvoir.
Mais
la révolte et les luttes qui viennent de se produire ne vont
pas s’effacer aussi facilement. Ainsi, au moment même où le
mouvement semble fini, des débuts de coordination se mettent
en place. Le succès certes relatif mais bien réel des
ouvriers de Continental sert de point d’appui pour organiser
des actions communes avec les Goodyear comme la
manifestation du 6 juin à Compiègne. Ces actions donnent
confiance à d’autres, comme les salariés de Lear qui ont
manifesté à Paris le 9 juin aux côtés des salariés de Molex,
de PSA-Aulnay et de Safran. Le 24 juin, la manifestation des
« Contis », contre les poursuites judiciaires pour 7 d’entre
eux, a été également rejointe, malgré les barrages
policiers, par les sous-traitants et salariés de PSA qui
avaient répondu à l’appel des ouvriers de la PTPM
(équipementier Trèves) pour une manifestation à la direction
de PSA. A la fin de leur manifestation, le porte-parole des
« Contis » a interpellé Thibault et Chérèque : « Il
faudrait leur dire que c'est eux qui devraient être là
aujourd'hui et ils préfèrent frayer avec le gouvernement ».
Ces
signes témoignent que la révolte ouvrière n’a pas épuisé ses
forces voire même qu’elle commence à tirer des enseignements
des premiers échecs. Comment pourrait-il en être
autrement quand une telle vague de luttes a été étouffée
sans avoir pu aller jusqu’au bout de ses possibilités ? Au
cœur même du ressac, de nouvelles convergences vont se
tisser, une remontée se préparer.
Car
la vague de mécontentement que nous venons de connaître est
bien la première révolte contre la crise, ses conséquences.
Les conditions qui y ont conduit, loin de s’effacer, vont
devenir encore plus fortes, plus dures, plus pressantes.
Le refus de payer leur crise
Depuis
le retour des congés d’été 2008 un ras-le-bol très profond a
commencé à s’accumuler, alimenté en particulier par les
plans de relance : il n’y avait pas de fric pour les
salaires ou les services publics, il y avait brusquement des
milliards pour les banquiers ! Le sentiment général d’avoir
été trompé, floué, s’est renforcé, comme l’exaspération face
à l’arrogance du pouvoir dont le bouclier fiscal devint le
symbole.
En
début d’année, libérées des rivalités des élections
prud’homales, les directions des organisations syndicales
n’ont pas pu faire autrement que de s’unir pour laisser
s’exprimer le mécontentement, répondre à l’insatisfaction,
aux impatiences des équipes militantes.
Elles
l’ont fait en se gardant bien de fixer des objectifs au
mouvement. La plate-forme du 5 janvier rassemblait une série
d’exigences sur lesquelles les directions des confédérations
syndicales pouvaient se retrouver ensemble dans le cadre du
dialogue social mais nullement dans la volonté de fixer des
objectifs au mouvement.
Le
puissant succès de la journée du 29 janvier loin de les
convaincre d’accélérer la marche et de définir une politique
dans le but de faire reculer patronat et gouvernement, les a
au contraire convaincues de la nécessité de laisser le temps
faire son travail. Il a fallu attendre le 19 mars pour avoir
une nouvelle journée nationale dont la force étonna les plus
optimistes mais qui n’eut d’autre suite que le faux-semblant
du 1er mai… Le nombre de manifestants y était
trois fois moindre que les 29 janvier et 19 mars, moins à
cause du week-end prolongé qu’en raison de la lassitude
inévitablement engendrée par la succession de journées
d’action sans perspective.
Pourtant,
entre ces journées, le regain d’activité militante était
bien vivant. Dans la plupart des universités, une
mobilisation des enseignants, personnels BIATOS et
étudiants, prenant en main leur mouvement, a duré trois
mois, avec des blocages plus ou moins longs dans une
quarantaine d’entre elles. Dans les hôpitaux, les journées
d’action des 10 février, 5 mars et 28 avril ont été des
succès. La dérobade syndicale y fut telle que les chefs de
service se trouvèrent de fait à la tête du mouvement ! Il y
eut également la grève des postiers du 92 durant deux mois
et demi contre le projet « Facteur d’avenir », celle des
électriciens et gaziers pendant huit semaines au niveau
national. Cette grève offensive, menée par des jeunes pour
les salaires et les conditions de travail, est restée
isolée. La direction de la CGT, qui a combattu son
extension, craignait trop que les salariés d’EDF-GDF
puissent devenir l’aile marchante pour un mouvement
d’ensemble.
Il
y a eu surtout l’entrée en scène des travailleurs du privé,
présents massivement lors des journées d’action du 29
janvier et du 19 mars, avec en toile de fond la
multiplication des grèves et conflits contre les
licenciements, les fermetures d’entreprises ou le chômage
partiel.
Sur
le dernier trimestre 2008, il y a eu près d’un demi-million
de licenciements, auxquels s’ajoutent les 146 000
travailleurs qui subissent le chômage partiel. Sur le 1er
trimestre 2009, ce sont 187 800 emplois salariés qui ont été
supprimés d’après l’INSEE, touchant l’industrie, le
bâtiment, etc. Sur la même période, la masse salariale a
baissé de 2,2 %, du jamais vu depuis que ces statistiques
ont été créées en 1970.
Ce
sont les salariés des équipementiers de l’automobile qui ont
été immédiatement touchés et ont réagi les premiers. Ce fut
aussi la grève de Toyota pour exiger le paiement du chômage
partiel à 100 %; celle de Caterpillar à Grenoble contre les
licenciements, où les salariés séquestrèrent leur direction,
suivis par ceux de Sony, Molex, 3M...
La
lutte des « Contis » a exprimé le plus radicalement le
sentiment d’avoir été floués. La fermeture de l’usine de
Clairoix, laissant plus de 1 000 familles à la rue,
intervenait après l’acceptation des 40 heures sous couvert
de sauver l’emploi. S’ils n’ont pu empêcher les
licenciements, ils ont vendu leur peau le mieux qu’ils
pouvaient.
Bien
peu de ces luttes ont pu être victorieuses. Et, du point de
vue revendicatif, cette première phase de mobilisation
contre la crise est un échec. Cela souligne la
responsabilité des directions syndicales qui ont combattu la
perspective d’un mouvement d’ensemble et laissé isolés les
travailleurs frappés par les licenciements. Mais notre
appréciation du mouvement ne peut en rester là. Cette phase
se traduit aussi par des évolutions politiques, des prises
de conscience qui seront déterminantes pour préparer la
suite.
L’influence de la grève
générale en Guadeloupe
Ce
qui n’a pas réussi à prendre corps en France a débouché en
Guadeloupe sur une grève générale qui a fait reculer et
céder le patronat et le pouvoir. Certes, ce qui s’est passé
en Guadeloupe ne peut être mécaniquement plaqué ici. Mais
l’empressement des dirigeants syndicaux, en particulier de
Thibault, à répéter que tout cela n’était pas « transposable »
ici est bien significatif de leur crainte.
L’un
des facteurs essentiels de la radicalité en Guadeloupe
résulte d’une conscience de classe plus grande du fait que
le clivage social est accentué par le clivage colonial.
C’est un facteur déterminant, mais qui ne fait que souligner
la nécessité de renforcer ce sentiment d’appartenance à un
même camp social. Qu’est ce qui empêche qu’un front social
et politique se constitue pour porter sur tous les terrains
les exigences du monde du travail et préparer un
affrontement avec le pouvoir pour le contraindre à céder ?
Le
débat à mener est bien là : la politique du dialogue social
et de ceux qui croient ou laissent croire que l’on peut
obtenir par les élections ce que l’on n’obtient pas par les
luttes qu’eux-mêmes freinent, ou celle de la lutte de classe
pour regrouper les forces et les faire converger.
A
ce propos d’ailleurs, la tentative de Sarkozy d’engluer le
LKP dans la comédie des états généraux d’Outre-Mer est un
échec complet. Alors que des militants sont poursuivis par
la justice et que la lutte pour faire imposer les accords
Bino continue, Domota vient de refuser l’invitation de
Sarkozy et le LKP appelle à une semaine de mobilisation pour
leurs revendications.
L’écho
qu’a rencontré la grève générale en Guadeloupe ne relève pas
de la seule solidarité mais bien de la compréhension qu’il y
a dans la formule du LKP une ébauche de réponse à la
question clé : construire des directions à la base, suppléer
à la carence des directions syndicales tout en construisant
l’unité.
Les directions syndicales
prisonnières de la politique du gouvernement
Les
directions syndicales ont laissé s’exprimer la colère pour
mieux l’abandonner à elle-même. Le mécontentement longtemps
contenu s’est donné libre court quand les directions
syndicales se sont senties obligées de lui en donner la
possibilité. Mais celles-ci n’ont jamais voulu un
affrontement avec le pouvoir. Leur politique n’a jamais été
au-delà de laisser s’exprimer le mécontentement, sans tenter
de lui offrir la moindre perspective. D’où leurs attaques
contre les militants du NPA qui représentaient, bien au-delà
de leur force réelle, une perspective ou l’ébauche d’une
politique vers un mouvement d’ensemble.
Ceci
dit, elles n’ont pas eu à affronter une révolte des
travailleurs, une colère contre elles si ce n’est dans
quelques cas locaux comme à Caterpillar ou à EDF-GDF. En
effet, si une fraction importante des travailleurs semblait
favorable à un mouvement d’ensemble, eux-mêmes n’y étaient
pas prêts ou n’osaient s’en imaginer les acteurs. Il y a eu
une explosion de ras-le-bol massive mais sans perspective
politique, et au cœur de cette révolte, les militants les
plus combatifs n’ont pas eu la force de faire émerger cette
perspective, cette volonté.
Dans
ce contexte, l’enjeu aujourd’hui est d’armer politiquement
la combativité nouvelle des travailleurs, en particulier des
jeunes qui, jusqu’alors, ne se sont pas posé le problème de
la lutte et découvrent brutalement la désaffection des
directions des confédérations syndicales.
Le
débat est ouvert en particulier parmi les équipes
militantes. En combattant la perspective de la lutte
d’ensemble et ceux qui la défendent, les directions des
confédérations syndicales elles-mêmes l’ont ouvert. Il
s’agit d’occuper toute notre place dans ce débat, en
particulier dans la CGT où le congrès se tiendra à la fin de
l’année.
Il
nous faut mener le débat sur les revendications, la
légitimité de l’interdiction des licenciements, du partage
du travail entre tous sans perte de salaire. Il faut
également mener le débat sur les objectifs des luttes :
permettre que les confédérations rencontrent le gouvernement
dans le cadre d’un nième calendrier de soi-disant
négociations… ou donner confiance dans la capacité des
travailleurs à développer leur lutte, les faire converger
pour devenir une réelle force face au patronat et au
gouvernement. Discuter et travailler au regroupement, par
delà les appartenances syndicales, de celles et ceux qui
veulent préparer l’affrontement avec le pouvoir va de pair
avec le renforcement de l’influence et de l’implantation du
NPA au sein des entreprises.
Le
mouvement marque le pas, mais un peu partout la lutte contre
les licenciements s’organise. De nouvelles forces se font,
une nouvelle conscience lucide sur le rôle des directions de
confédérations syndicales émerge. Après avoir rompu avec la
gauche institutionnelle, le PS, les travailleurs se
détournent des directions bureaucratiques, l’heure est au
regroupement, à l’organisation de celles et ceux qui ne
craignent ni la lutte de classe ni la démocratie.
Laurent Delage