Le mirage de la reprise ou comment la politique des classes dominantes alimente leur crise
Depuis quelques
semaines, l’« embellie boursière » qui touche, avec des
hauts et des bas, les Bourses, les statistiques récentes
moins catastrophiques que les précédentes, alimentent les
spéculations sur une « sortie de crise » …
Pour l’OCDE,
selon son dernier rapport, la reprise serait « sur les
rails »… Mais elle précise que « la reprise qui
arrive sera à la fois fragile et faible pour un certain
temps et les conséquences économiques et sociales seront
durables », que « de nouvelles secousses du système
financier ne sont pas à exclure » et que la « hausse
substantielle du chômage » va se poursuivre. Et ajoute
que « ce n’est pas le moment de se relâcher »,
autrement dit qu’il faut poursuivre les politiques de
soutien au système financier contre les salariés.
Le comité de
politique monétaire de la banque fédérale des Etats-Unis qui
se réunissait ce début de semaine pour se pencher sur la
« sortie de crise » fait la même analyse : « Le rythme de
contraction de l'économie ralentit », mais l'activité
économique devrait rester « faible pendant un temps »
encore. Ce qui justifierait la poursuite d’une politique de
taux « extrêmement bas » pendant une « longue
période », pour tenter d’assurer un « flux
permanent du crédit ».
Quant à
Sarkozy, il a affirmé devant le congrès de Versailles que « la
crise n’est pas finie. Nous ne savons pas quand elle se
terminera. Nous devons tout faire pour que ce soit le plus
rapidement possible. En attendant nous devons continuer à
soutenir l’activité. Nous devons continuer à garantir la
stabilité de notre système bancaire ». Sans oublier de
préciser qu’il était plus que jamais nécessaire de
poursuivre la politique de « réformes », autrement
dit d’attaques contre le monde du travail, les services
publics, les retraites…
En clair, cette
sortie de crise a tout du mirage…
Une reprise qui n’est que celle
des profits…
Si la Bourse
est repartie dans une phase de hausse depuis plusieurs
semaines, ce n’est pas parce que la récession qui frappe
« l’économie réelle » serait en voie de s’achever, mais
parce que le monde de la finance a repris confiance dans la
possibilité de tirer de l’argent de la spéculation
financière en général, et du casino boursier en particulier.
Il y plusieurs
raisons à cela.
Dans certains
secteurs de la production (construction, automobile…), en
fermant des sites, en jetant des milliers de travailleurs à
la rue, les patrons ont « ajusté » les capacités de
production à une demande qui s’est effondrée du fait des
reculs sociaux et de l’aggravation du chômage. Ces mesures
de destruction d’emplois, de capacités de production,
s’accompagnent d’attaques en règle contre les salaires, au
prétexte que dans une période de crise, pour sauver les
emplois, il n’y aurait pas d’autre solution que de baisser
les salaires… Les taux de profit s’en trouvent restaurés,
donc les espoirs de dividendes pour les actionnaires.
Actionnaires qui, par ailleurs, du moins pour les grandes
entreprises, ont été particulièrement gâtés.
L’éditorial des
Echos du 23 juin, intitulé « Le joug des
actionnaires », résume cette situation : « Avec la
crise, on allait voir ce qu'on allait voir. Finie la
dictature des actionnaires ! […] Les salariés allaient
prendre leur revanche après trois décennies d'écrasement.
[…] Patatras ! Une fois encore, rien ne s'est passé comme
prévu. Les salariés n'ont pas du tout pris leur revanche.
Ils seront des centaines de milliers à perdre leur emploi
en France, des dizaines de millions à l'échelle de la
planète. Ceux qui ont la chance de garder leur poste ne
sont pas près de voir la couleur d'une augmentation. […]
Et en face, du côté du capital, on est loin de la
Berezina. Si les profits du CAC 40 ont dévissé de 40 %
l'an dernier, ses actionnaires ont encaissé des dividendes
amputés de seulement 13 %. ».
A cela s’ajoute
le résultat de la politique des Etats et des banques
fédérales qui ont tout fait, depuis des mois, pour rassurer
financiers et boursicoteurs. Et ce n’est pas le plan de
régulation financière annoncé par Obama à la fin de la
semaine dernière, ni le « comité européen du risque
systémique » mis en place par le dernier sommet européen
sous l’égide de Merkel, Sarkozy et Barroso qui changeront
les choses, bien au contraire.
Il n’y a rien,
dans les attributions de ces nouvelles institutions qui soit
en mesure de s’opposer un tant soit peu au risque de voir se
créer une nouvelle accumulation de titres toxiques. Cela
revient, de fait, à les encourager.
D’autant que
ces gestes politiques s’accompagnent de mesures sonnantes et
trébuchantes : le maintien, décidé mercredi 23 juin et « pour
une longue période » des « taux extrêmement bas »
de la banque fédérale américaine ; le prêt de plus de 420
milliards d’euros accordé, le même jour, par la banque
centrale européenne à un millier de banques, au taux fixe de
1% et pour un an… Une première, nous dit-on ! Mais cette
nouvelle séance de planche à billets ne peut qu’encourager
la spéculation comme le fait remarquer une journaliste
économique : « il n'y a aucune
garantie que les banques vont utiliser ces liquidités
supplémentaires pour prêter davantage » aux
industriels ou aux particuliers…
Enfin, il est
bien connu dans le monde de la finance que quand la crise
est en train d’atteindre son point bas, c’est le moment
d’acheter des actions : acheter quand c’est bas, pour
profiter quand ça va reprendre… Mais ça n’est pas sans une
certaine crainte, comme vient de le montrer la chute de Wall
Street, lundi 22, la plus importante depuis fin avril, et
dont le journal Les Echos analyse ainsi les causes :
« Le marché est relativement
fragile parce qu'il avait beaucoup monté sur des attentes
d'amélioration économique, donc dès qu'on commence à
parler de la conjoncture de manière négative, ça effraie
un peu ». Ces informations
« négatives » et « effrayantes » viennent de la Banque
mondiale qui prévoit une chute du PIB de la planète de 2,9 %
et dont le diagnostic « renforce les craintes que
l'économie ne serait pas aussi engagée sur la voie de la
reprise que le rebond récent des marchés boursiers le
laisse entendre »…
Comme le dit
l’OCDE, « de nouvelles secousses du système financier ne
sont pas à exclure »…
… tandis que la récession se
poursuit de plus belle
Par delà le
bluff sur la reprise, les rapports de l’OCDE et autres sont
bien obligés de prendre en compte l’ampleur de la récession
qui frappe l’économie mondiale : une chute globale du PIB
sans précédent, un marché mondial en recul de 16% pour
l’année…
En France, les
investissements sur l’ensemble des entreprises auraient
baissé de 16 % cette année. Un responsable de Natixis
écrit : « Les entreprises font
face à un marché très déprimé, avec peu de perspectives
d'amélioration rapide de la demande.
En outre, elles se retrouvent avec des contraintes de
crédit beaucoup plus fortes. Elles utilisent leur
trésorerie pour financer le fonds de roulement. C'est
autant d'argent en moins disponible pour investir. »
Chute des
investissements qui se traduit dans les statistiques qui
viennent de tomber sur le secteur des biens d’équipement. Ce
secteur, qui fabrique des machines destinées aux autres
secteurs de la production, et subit un recul brutal de la
demande. Ce recul a atteint 43 % pour
Caterpillar en mai. Un fabriquant de pompes hydrauliques,
Sulzer, annonce que la situation « a continué de se
détériorer ces derniers mois et aucun rétablissement
rapide ou amélioration n'est attendu »… En même
temps, alors que l’effondrement du secteur des biens
d’équipement est de même ampleur dans l’ensemble des vieux
pays industrialisés, ce secteur reste en légère croissance
en Chine. C’est le signe que le recul global de la
production mondiale des biens d’équipement s’accompagne d’un
transfert croissant de la production vers les pays à bas
coût de main d’œuvre. C’est la poursuite de la politique de
restauration des taux de profits que mène la bourgeoisie,
l’accumulation de nouvelles contradictions, de nouveaux
sujets d’aggravation de la crise.
Une fuite en avant qui aggrave
l’exploitation, les inégalités, et nourrit la crise
Des centaines
de milliers de travailleurs sont en train de perdre
brutalement leur emploi dans le monde entier. Un drame
social sans précédent, ce que les rapports officiels
annoncent en passant avec des formules du style : « la
hausse substantielle du chômage va se poursuivre » !
Aux attaques
contre les salaires dans les entreprises privées sous
prétexte de maintenir les emplois s’ajoutent les mesures
prises par les Etats pour soi-disant réduire leurs déficits.
Les milliards d’euros jetés dans le système financier pour
le soutenir ont gonflé la dette publique, et les
gouvernements commencent déjà à présenter la facture. Tel le
ministre du budget, Woerth, qui annoncé que le déficit de
l’Etat atteignait désormais 115
milliards d'euros, plus
de 7% du PIB… Un prétexte de plus, s’il en fallait, pour
annoncer de nouveaux coups, dont le recul de l’âge de départ
à la retraite. Et bien entendu la poursuite de la
suppression de postes dans la fonction publique, car il est
bien connu, comme le dit le ministre, que le « le déficit
dû aux frais de fonctionnement [le salaire des
fonctionnaires], c'est très mauvais. Le déficit dû à la
relance [les cadeaux aux banquiers], c'est
différent »…
Tout cela
contribue à dégrader considérablement la situation de
l’ensemble de la population, à accentuer l’exploitation de
« ceux qui ont la chance d’avoir gardé leur poste »,
à creuser les inégalités sociales.
Car du côté des
plus riches, selon une enquête de la banque d’affaires US
Merrill Lynch, ça ne va pas trop mal, merci. Il y a certes
moins de « millionnaires » cette année, et ceux qui le
restent ont perdu beaucoup d’argent avec l’effondrement
financier. Mais les 8,6 millions qui subsistent se partagent
quand même le total de 32 800 milliards de dollars (hors
leurs résidences et autres voitures de sport, yacht, etc.).
Richesse qui devrait se remettre à croître, si on en croit
les auteurs, de plus de 8 % par an avec la « reprise »…
Ce sont là deux
aspects diamétralement opposés d’une guerre de classe qui,
en plus de creuser les disparités sociales, accumule les
conditions d’une aggravation de la crise.
L’aggravation
massive du chômage, la baisse du pouvoir d’achat global de
la population active diminuent la demande solvable, limitent
le marché sur lequel les marchandises produites peuvent
trouver preneur. Cela crée ainsi une situation en totale
contradiction avec la perspective d’une reprise économique
réelle. Elle ne peut déboucher au mieux que sur une phase de
stagnation chronique, des oscillations entre récession et
mini-reprises, à partir d’un niveau d’activité économique
bien inférieur à ce qu’il était avant le début de la
récession, le niveau auquel l’aura conduit la purge qui
frappe le système économique.
Il n’y a pas
d’issue hors de la remise en cause du pouvoir des classes
possédantes pour mettre en œuvre une politique répondant à
l’urgence sociale grâce à la prise de contrôle de l’économie
par les travailleurs et la population.
Daniel
Minvielle