3 Darwin, Marx, concordance des temps et… philosophique
En 1859, l’année de parution de l’origine des espèces de Charles Darwin, Karl Marx publie : Contribution à la critique de l’économie politique, une première étude qui annonce le Capital dans lequel il décrit les mécanismes de l’économie capitaliste en en faisant la critique révolutionnaire, c’est-à-dire du point du vue du monde du travail. Dans l’avant-propos qu’il rédige à cette occasion, il présente sa méthode, fruit de ses longues recherches en philosophie, ethnologie, économie politique, histoire : le matérialisme historique.
Ainsi deux
conceptions scientifiques révolutionnaires, la théorie de
l’évolution de Darwin, et le marxisme ont, à la même époque,
profondément révolutionné les idées sur le monde vivant, la
place de l’Homme en son sein, comme sur l’histoire des
sociétés humaines. Suscitant autant d’enthousiasme que de
réactions hostiles, ces deux conceptions complémentaires ont
contribué à fournir des armes théoriques dans le combat
d’idées qui, jusqu’à aujourd’hui, accompagne les luttes
sociales pour l’émancipation des Hommes.
En 1860, Marx qui vient de lire
« L’origine des espèces », écrit dans une lettre à Engels
: « (…) c’est dans ce livre que se trouve le fondement
historico-naturel de notre conception. » [1]
Les théories de Marx et Darwin sont
complémentaires parce qu’elles sont des produits de leur
temps, reposant sur les progrès de la science impulsés par
les transformations sociales et politiques liées à l’essor
du capitalisme, au développement de la révolution
industrielle. Mais elles sont aussi complémentaires parce
qu’elles sont l’œuvre de penseurs révolutionnaires qui,
conscients que leurs théories n’étaient « guère en
consonance avec les préjugés intéressés des classes
dominantes » pour reprendre l’expression de Marx, ont
produit un travail de recherches systématiques et minutieux,
qui leur a permis d’opposer les faits aux idées reçues, à la
morale bien pensante.
Toutes les deux s’appuient sur une
même conception philosophique, le matérialisme, appliquée à
l’évolution c’est-à-dire à l’histoire du monde naturel pour
Darwin, à l’histoire des sociétés humaines pour Marx. Par
delà leurs personnalités différentes, seul Marx prenant
toute sa part dans le combat social et politique, le
caractère révolutionnaire de leur travail se révèle par les
débats qu’ils ont et qu’ils continuent, l’un et l’autre, de
susciter.
Deux théories révolutionnaires
dans un siècle de bouleversement social et politique….
La concordance de ces deux théories
n’est pas le fait du hasard mais bien l’aboutissement d’une
évolution de la société et des idées au XIXème siècle.
Le développement capitaliste a
entraîné une transformation profonde de la société avec
l’émergence d’une classe bourgeoise, n’hésitant pas à
s’appuyer sur la science contre le pouvoir des anciennes
classes dominantes, mais aussi d’une classe ouvrière
s’éveillant à la lutte contre l’ensemble des classes
dominantes.
L’accumulation de nouvelles
connaissances obligeait, mais aussi donnait la possibilité
de tout repenser en termes scientifiques pour remettre en
cause les anciens dogmes immuables. Dans ce siècle de
révolution politique, économique, sociale, pas plus le monde
naturel que les sociétés humaines ne pouvaient être
considérés comme des choses stables et immuables. Les
nouvelles connaissances accumulées devaient être étudiées
dans leurs relations dynamiques, dans leur évolution, en
tant que produits d’une histoire. Comprendre la logique de
cette histoire impliquait de rompre avec d’anciens modes de
pensées, d’autant plus figés qu’ils étaient devenus le cadre
idéologique de la justification de l’ordre établi.
Parce qu’ils étaient des penseurs
révolutionnaires, Darwin et Marx ont, au même moment, dans
deux domaines différents de la connaissance, le monde
naturel et la société humaine, formulé des conceptions de
l’évolution reposant sur le matérialisme. En effet, ils ont
cherché l’explication des mécanismes de cette évolution dans
les conditions matérielles d’existence des êtres vivants
comme des hommes, dans les faits et leur enchaînement, en
éliminant toute intervention extérieure, divine ou du
domaine de la morale. Darwin comme Marx ont donné un
fondement scientifique à la théorie de l’évolution, en
trouvant les lois du déroulement historique dans la Nature
comme dans les sociétés humaines, en rompant avec les
conceptions qui, n’étant capables que d’étudier des objets
figés, ne voyaient que désordre, bouleversement arbitraire
là où il y avait changement, progrès, organisation.
Leur génie est d’avoir su mettre en
relation la multitude de faits nouveaux pour en tirer des
lois générales du déroulement historique derrière l’apparent
désordre des phénomènes.
Comme le résume Engels : « (…) de
même que Darwin a découvert la loi du développement de la
nature organique, de même Marx a découvert la loi du
développement de l’histoire humaine (…) » [2]
Darwin a donné une base scientifique à
une évolution qui, bien que dans l’air du temps depuis la
fin du XVIIIème siècle, n’était encore que
partiellement admise. Pour cela il a su s’appuyer sur un
ensemble de faits, allant de l’existence de relations de
parenté entre les êtres vivants mis en évidence par les
classifications, en passant par toutes les « bizarreries »
de la nature et les fossiles aux formes intermédiaires entre
des animaux actuels. Ces faits comme plus généralement, la
diversité associée à la profonde unité du monde vivant
trouvaient une explication simple dans la théorie de
l’évolution.
Darwin a trouvé le mécanisme de cette
évolution dans la sélection naturelle. A travers cette
sélection, les espèces s’adaptent à leur environnement en
« modifiant » leur organisation physique, en se dotant
d’organes qui nous semblent merveilleusement bien adaptés à
leur usage. La théorie de Darwin explique simplement ce
« merveilleux », sans pour cela avoir besoin d’imaginer une
intervention extérieur, un doigt de Dieu ou un « dessein
intelligent ». Ce n’est qu’à partir des conditions
d’existences matérielles des êtres vivants, de leur
diversité et des relations qu’ils établissent avec leur
environnement que Darwin a décrit ces mécanismes.
Comme Darwin, Marx a découvert les
causes du développement historique, de l’évolution des
sociétés humaines. Bien sûr, à la différence de l’évolution
du monde vivant, personne n’a jamais remis en cause le fait
que les sociétés humaines se transforment, que les anciennes
ont disparu pour laisser la place à de nouvelles. Mais
quelles sont les causes de ces bouleversements ? Quel est le
moteur du développement historique ? Jusque là, les seules
explications étaient l’intervention de causes extérieures
liées à la volonté divine, au bon vouloir des « grands
hommes », Rois ou Seigneurs, ou encore à la réalisation de
grands principes, de grandes idées qui gouverneraient les
hommes.
Marx s’est appuyé sur toutes les
connaissances de son temps, dans le domaine de l’économie
mais aussi de l’histoire, pour chercher dans les conditions
matérielles d’existence des hommes, les causes de cette
évolution…. Voici comment il résumait lui-même en 1859, le
résultat de ses recherches :
« Dans la
production sociale de leur existence, les hommes entrent
en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de
leur volonté, rapports de production qui correspondent à
un degré de développement déterminé de leurs forces
productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de
production constitue la structure économique de la
société, la base concrète sur laquelle s'élève une
superstructure juridique et politique et à laquelle
correspondent des formes de conscience sociales
déterminées. Le mode de production de la vie matérielle
conditionne le processus de vie social, politique et
intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des
hommes qui détermine leur être ; c'est inversement leur
être social qui détermine leur conscience.» [3]
A la base des sociétés humaines il n’y
a ni grands hommes, ni idéologies religieuses ou morales
mais tout simplement la façon dont les hommes produisent,
répartissent et utilisent ce dont ils ont besoin pour vivre,
c’est-à-dire l’économie. Les différentes classes, aux
intérêts antagonistes, naissent des différentes fonctions
que les uns et les autres occupent dans le processus même de
la production des richesses : maîtres ou esclaves, seigneurs
ou serfs, propriétaire capitalistes ou ouvriers.
C’est la production des biens
matériels qui détermine les relations sociales et
politiques, et du coup c’est le développement des outils, de
la technique que les hommes mettent en œuvre, qui est la
cause première, la force motrice de tout le développement
historique.
« À un certain stade de leur
développement, les forces productives matérielles de la
société entrent en contradiction avec les rapports de
production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression
juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels
elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de
développement des forces productives qu'ils étaient ces
rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une
époque de révolution sociale. Le changement dans la base
économique bouleverse plus ou moins rapidement toute
l'énorme superstructure. » [4]
Le développement de la technique en
modifiant les formes du travail, modifie les rapports entre
les hommes et les classes, entraînant des luttes sociales et
politiques à travers lesquels les nouvelles classes
disputent aux anciennes leur domination sociale. Tel est le
mécanisme du développement social que Marx a découvert,
montrant ainsi que la succession des sociétés humaines n’est
pas le résultat d’évènements aléatoires, mais le produit
d’une lutte des classes qui se poursuit avec la lutte de la
classe ouvrière contre la bourgeoise. Contrairement à tous
les idéologues de la bourgeoisie qui détournaient les
découvertes de la science pour prouver le caractère
« naturel » de la société bourgeoise, Marx a inscrit ainsi
le mode de production capitaliste dans le mouvement
historique général, dont il n’est qu’une étape, qu’une forme
temporaire. Marx donnait ainsi un fondement théorique, une
base scientifique aux idées du socialisme et du communisme.
Jusqu’alors, pour les militants ouvriers et révolutionnaires
le socialisme restait un idéal de société juste et parfaite,
avec l’apport de Marx, le combat pour l’émancipation prenait
une signification historique : œuvrer par la lutte sociale
et politique à franchir une étape vers un stade de
développement supérieur, le socialisme.
Philosophe au sens du XVIIIème
siècle, c'est-à-dire militant, il a pris une part active au
travail d’organisation de cette lutte, au sein des
différentes organisations auxquelles il a participé,
élaborant, en 1847, le programme de la Ligue des
Communistes, devenu un texte historique, le Manifeste du
Parti communiste.
De l’évolution du monde vivant à
l’histoire des sociétés humaines, continuité et rupture
Darwin n’a jamais pris directement
part aux luttes sociales de son temps, mais il a été capable
d’aller avec une rigueur toute scientifique jusqu’au bout
des conséquences de sa découverte, devenant athée, osant
poser la question de l’origine animale de l’Homme et donc
inscrivant l’émergence des sociétés humaines, de la morale
dans cette évolution naturelle.
« (…) Darwin a résolu le problème
de l’origine des espèces végétales et animales dans la
lutte pour la vie. Marx a résolu celui de la naissance des
diverses espèces d’organisation sociale dans la lutte des
hommes pour leur vie. Logiquement, les recherches de Marx
commencent juste au point où celles de Darwin s’achèvent.
Animaux et végétaux sont soumis à l’action du milieu
physique. Sur l’homme social, cette action s’exerce par le
moyen de rapports sociaux tirant leur origine de forces
productives qui se développent initialement plus ou moins
vite, selon les particularités du milieu physique.
L’esprit qui a guidé l’un et l’autre penseur dans leurs
recherches est rigoureusement identique. Aussi peut-on
dire que le marxisme est du darwinisme appliqué à la
science des sociétés.»[5]
Cette dernière expression de Plekhanov
est cependant à nuancer, il est plus juste de dire que les
deux théories participent d’une même démarche, et sont donc
avant tout complémentaire.
Anton Pannekoek, un
marxiste révolutionnaire hollandais, résumait dans une
brochure « Darwinisme et marxisme » écrite en 1909
cette complémentarité des théories de Marx et de Darwin :
« (…) le marxisme et le darwinisme ne sont pas deux
théories indépendantes, chacune s'appliquant à son domaine
spécifique, sans rien avoir en commun avec l'autre. En
réalité, le même principe est à la base des deux théories.
Elles forment une unité. La nouvelle direction prise par
les hommes, la substitution des outils aux organes
naturels, fait se manifester ce principe fondamental
différemment dans les deux domaines ; celui du monde
animal se développe selon les principes darwiniens, alors
que pour l'humanité le principe marxiste s'applique.» [6]
Néanmoins, la pensée de Marx a été
plus loin que celle de Darwin dans la volonté d’élaborer une
compréhension globale de l’évolution du monde vivant, voire
de la matière.
Darwin a dégagé d’une étude
scientifique une théorie matérialiste de l’évolution des
espèces. Sa démarche était matérialiste de fait par, en
quelques sortes, pragmatisme, mais il n’a pas cherché à
dégager de ses propres travaux une conception philosophique
plus générale, car ce n’était tout simplement pas son
problème.
Marx en s’attaquant à la critique
révolutionnaire de la société bourgeoise, et donc à la
question sociale et politique, a été amené à donner à sa
conception matérialiste une dimension plus globale, plus
philosophique, le matérialisme historique. Pour élaborer sa
critique du capitalisme et réfuter toute la morale et les
idées dominantes le justifiant, il lui a fallu ce fondement
philosophique pour entreprendre un travail de synthèse en
rassemblant et en mettant en cohérence les données les plus
récentes, permettant de comprendre ce qui détermine les
conditions matérielles d’existence des hommes au sein des
sociétés.
Cette conception globale est une
synthèse sans fin, ouverte pourrait-on dire, puisqu’elle se
nourrit en permanence des progrès, des nouvelles découvertes
qui s’accumulent dans les différents domaines de la
connaissance. Une conception matérialiste et historique est
toujours le seul cadre qui permet d’intégrer tous ces
progrès de la science dans une vision cohérente du monde, de
l’évolution de l’Univers, de la Terre, du monde vivant, de
l’émergence des sociétés humaines, de leur développement
historique.
C’est cela l’actualité du marxisme…
l’actualité d’une conception philosophique, d’une méthode à
laquelle il s’agit aujourd’hui de donner toute sa globalité
sur la base de l’ensemble des connaissances modernes, des
progrès du travail humain.
Cette synthèse est indispensable pour
permettre aux hommes d’avoir une compréhension de leur
origine naturelle, comme des contradictions de ce nouvel
environnement que constituent les sociétés humaines, de
leurs rapports avec le reste du monde vivant pour
collectivement les surmonter et écrire un nouveau chapitre
de l’histoire de l’humanité.
[1]-
Lettre de Marx à Engels, 19 décembre 1860, Lettres sur les
sciences de la nature, éditions sociales
[2]-
F. Engels, Discours sur la tombe de Marx, œuvres choisies
tome 3 - édition du progrès, 1976
[3]-
Avant propos à la contribution à la critique de l’économie
politique, 1859, K. Marx, Philosophie, édition Gallimard,
p.486 ou sur le net :http://www.marxists.org/francais/marx/works/1859/01/km18590100b.htm
[4]-
idem
[5]-
Essai sur le développement de la conception moniste de
l’histoire, 1895, Plekhanov sur le net : http://www.marxists.org/francais/plekhanov/works/1895/00/plekhanov_18950000_a.htm
[6]-
Darwinisme et marxisme, 1909, Anton Pannekoek, sur le net :
traduit en français sur le site du CCI :
http://fr.internationalism.org/rint137darwinisme_et_marxisme_anton_pannekoek.html
http://fr.internationalism.org/rint137darwinisme_et_marxisme_anton_pannekoek.html